Publié le 9 sept. 2011
André Duchesne LA PRESSE

Dans la région autonome du Tibet, comme dans les provinces chinoises où les Tibétains ont été mis en minorité, le nomadisme, mode de vie ancestral modulé par le déplacement des troupeaux de yaks, est menacé de disparition.

Le mot est faible pour exposer la situation. Car, selon la réalisatrice et documentariste Geneviève Brault, ce mode de vie vieux de plus de 2000 ans est appelé à disparaître d'ici à une ou deux décennies. À moins que les autorités chinoises n'inversent un processus de sédentarisation qu'elles ont elles-mêmes initié. Aussi bien rêver, si on s'en tient à la trame de son documentaire Tibet: terre des braves.

«La sédentarisation est un outil d'assimilation, argue la cinéaste en entrevue. Elle s'appuie sur trois axes: la réduction des troupeaux, l'installation de clôtures dans les pâturages et la mise sur pied d'un programme d'habitations confortables.»

Selon les meilleures estimations, entre 275 000 et 300 000 familles du Plateau tibétain sont concernées.

Fruit d'un tournage qui s'est étalé sur plusieurs années, le film suit le parcours d'une famille formée de Marijo Demers, une Québécoise, et Gyamtso Sotse, son mari d'origine tibétaine. Parents d'une fillette, Yangchen, et dans l'attente de la naissance de leur second enfant, un garçon, le couple rend visite à la famille de Gyamtso qui souhaite voir son fils naître dans la patrie de ses ancêtres.

Liens tissés

La rencontre entre la cinéaste et la famille s'est faite en 2001 alors que Geneviève Brault travaillait au magazine Culture Shock. «Mon premier sujet portait sur un moine bouddhiste travaillant dans la région de Québec, dit-elle. Marijo était la traductrice. Elle m'a raconté qu'elle s'était mariée avec un Tibétain réfugié en Inde depuis plusieurs années et tentait de le faire venir au Canada. Je me suis dit que si le projet aboutissait, ce serait un autre bon reportage. Ce que j'ai fait en 2003.»

Au fil des rencontres, des liens se sont tissés entre le couple et Mme Brault. Durant cette période, Gyamtso a obtenu un passeport canadien lui permettant de retourner au Tibet sans crainte d'être arrêté. En 2005, il a revu sa famille pour la première fois en 13 ans. Mme Brault les a suivis durant trois mois. Puis, rebelote en 2009 alors que Marijo, enceinte, Gyamtso et leur fille sont retournés pour neuf mois au Tibet. Cette fois, Geneviève Brault les a accompagnés durant trois semaines.

«Dans cet intervalle de quatre ans, j'ai pu voir à quel point les autorités chinoises avaient accentué leurs efforts d'assimilation, dit-elle. À mon sens, installer des clôtures dans les pâturages, c'était comme poser des clous dans un cercueil.»

Dans le film, Marijo Demers, qui fait un doctorat sur les nomades tibétains à l'Université d'Ottawa, offre un point de vue résolument politique sur la question. Elle est la seule à s'y risquer, ne craignant pas les représailles. «En Chine, dit Mme Brault, toute cette question est bien connue. Mais personne n'en parle. Lors de nos deux séjours, le caméraman et moi avions des visas touristiques et avons transporté un minimum de matériel. Malgré cela, la méfiance était grande. Nous étions surveillés. Je sais que notre premier passage a été documenté.»

Maintenant que le film est sur le point de tomber dans le domaine public, Mme Brault ne sait pas si elle aura la possibilité de retourner en Chine. «Nous avons volontairement omis de préciser dans quelle région se trouve la famille de Gyamtso, dit-elle. C'est sûr que mon souhait le plus cher est d'aller leur présenter le film dans quelques années.»

Avant, bien sûr, que les derniers nomades tibétains disparaissent.

Tibet: terre des braves sera présenté les 9, 10 et 11 septembre au Cinéma du Parc. Le film a été acheté par ARTE et suscite l'intérêt de TV5 pour une présentation à la télé.