Publié le 11 févr. 2012
Marc Cassivi LA PRESSE

Ce sont des artisans de l'ombre. Monteurs, costumiers, directeurs de la photographie, assistants réalisateurs. Leurs visages et leurs noms sont beaucoup moins connus que ceux des acteurs et réalisateurs qui s'affichent sur la marquise. Mais leur contribution au septième art n'en est pas moins essentielle. À l'occasion du trentième anniversaire des Rendez-vous du cinéma québécois, qui rouleront du 15 au 26 février, nous avons demandé à six cinéastes - Denis Villeneuve, Xavier Dolan, Anaïs Barbeau-Lavalette, Denis Côté, Micheline Lanctôt et Ken Scott - de nous présenter un de leurs plus proches collaborateurs. Hommage à ces complices méconnus.

Nicolas Roy, monteur, par Denis Côté 

J’ai changé de monteur pour chacun de mes projets. Jamais par principe. Souvent par hasard ou au gré des disponibilités de chacun. Je les ai tous appréciés, mais peut-être que j’ai eu la méchanceté de penser qu’ils sont tous interchangeables et que je reste le seul patron de mes films. Bien sûr, tout ça est faux et la sensibilité d’un monteur reste un atout majeur dans la fabrication d’une œuvre. Le cinéaste Nicolas Roy a monté Curling et Bestiaire. Avec tout le respect que j’ai pour les anciens collaborateurs, pour la première fois, je peux l’appeler «mon monteur».  

Homme d’instinct et de très peu de mots, Nicolas est un guerrier cinéphile, précis, rigoureux et attentif. Il ne perd aucun temps à penser à la périphérie ou aux attentes créées par le film. Il connaît mon cinéma, je connais le sien: les séances de travail peuvent se faire sans un mot, et jamais nous n’avons eu besoin d’une période pour se comprendre ou s’apprivoiser. Les choses arrivent. Ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas. La scène marche ou ne marche pas. Le pragmatisme de Nicolas rejoint le mien à tout coup. Curling a été monté en 19 jours. Que rajouter de plus?

Les films de Nicolas sont comme des souffles retenus. Ils m’ont tous parlé par leur économie, la qualité du temps suspendu et des non-dits. Plusieurs artisans vous diront que le montage est une affaire de rythme et d’efficacité. Je travaille avec Nicolas parce qu’il a compris que le montage est une affaire de langage. Bestiaire n’a jamais été pensé en fonction de son efficacité ou de son potentiel divertissant. Nicolas a su sculpter à même l’abstraction de la proposition et a su décrypter le langage rude et caché du film.

Aube Foglia, monteuse, par Micheline Lanctôt

Je trouve qu'il est bien chanceux de l'avoir pour fille, le vieux jeune homme!

Aube c'est une monteuse inspirée au jugement très sûr, et à l'oeil de lynx. J'ai eu le bonheur de faire trois films avec elle, et chaque fois, j'ai été ravie par son sens du rythme, son goût du personnage et la façon dont elle sait mettre la performance des acteurs en relief.  

C'est une jeune femme solaire, roborative, à l'imagination débordante, qui sait tirer le maximum d'un matériel souvent minimal, dans mon cas.  

Avant toute chose, Aube a le souci du film à faire. Attentive au réalisateur, elle s'applique à collaborer sans brusquer, sans bousculer, avec patience et opiniâtreté. Le tout dans une bonne humeur dont elle ne se départit jamais.

Elle a déjà pris quelques semaines pour me faire changer d'avis, ce qui n'est pas une mince affaire, et me guider vers une nouvelle vision d'une scène ou une modification de structure, toujours pour le bien du récit ou des acteurs.

Souple sans être obéissante, structurée sans être autoritaire, elle ne s'égare pas du film à faire et garde le cap même quand la confusion règne. Et elle règne souvent quand les commentaires commencent à s'empiler!

On jase, on placote, on rit beaucoup et le travail se fait quand même, sans effort, on dirait. Le travail avance avec les yeux et les oreilles, qu'elle a très fines. Elle sait quand le son apporte un élément dramatique, lui laisse sa place et le choisit avec soin. Elle me fait des petites surprises dont je raffole.

Je lui rends hommage, j'aurais souhaité qu'elle soit en nomination pour un Jutra, car elle a été instrumentale dans la réussite de mon film Pour l'amour de Dieu. Moi, je lui donnerais le Jutra sans hésiter, et avec toute mon affection.

Éric Parenteau, premier assistant réalisateur, par Denis Villeneuve

Une équipe de cinéma a besoin d’un chef. Si le réalisateur insuffle la vision artistique à l’équipe entière, c’est le premier assistant réalisateur qui dirige l’équipe pour que cette vision voie le jour. C’est le bras droit du cinéaste. C’est lui qui porte le poids de la réalité sur ses épaules pour que le réalisateur puisse accéder à son rêve. C’est un poste névralgique, en totale symbiose avec la création, au centre du processus du tournage et de sa préparation, qui demeure complètement dans l’ombre une fois le film terminé.

En préproduction, le premier assistant doit évaluer les ressources techniques demandées par un scénario, comprendre la vision du réalisateur, s’adapter à son style, construire un horaire de tournage, diriger l’équipe pour que tout et tous soient prêts au premier tour de manivelle. La coordination de la préparation du film repose sur lui. Il est aussi le pont entre la création et la production.

Un horaire de tournage est un puissant casse-tête qui a un impact direct sur le film même. Un bon premier assistant doit être capable de tout faire pour maximiser la latitude des créateurs du film dans un horaire imposé par un budget et non de protéger le budget d’un film en encadrant la création. Et c’est là qu’Éric Parenteau est vraiment fort: il réussit toujours à prioriser la création.

En tournage, le premier assistant sait tout, coordonne tout, et surtout prévoit tout. Il participe à la mise en scène et donne le ton à l’ambiance sur le plateau. Éric Parenteau est un grand chorégraphe, capable de prévoir et coordonner à la demi-seconde près le passage de chars d’assaut, de 200 figurants jouant les manifestants, de plusieurs voitures, de cinq comédiens en même temps, tout ça lié au un mouvement de la caméra. Pour le plan final de la scène de l’autobus d’Incendies, il a fallu par exemple coordonner deux équipes de tournage qui allait tourner cinq plans en 45 secondes lors de l’explosion de l’unique autobus (on tourne un plan par heure en moyenne, normalement). 

Éric m’a beaucoup aidé à simplifier le scénario et à raffiner ma mise en scène. À chaque fin de journée de travail, je lui servais un verre d’arak symbolique, sachant trop bien tout ce que je lui devais. Incendies lui doit beaucoup. Moi, je le sais.

Philippe Lavalette, directeur photo, par Anaïs Barbeau-Lavalette

Une centaine de figurants dispersés pêle-mêle dans une petite rue passante au coeur d'Amman. Notre comédienne se fraie difficilement un chemin parmi eux, à la course. Glissant au milieu du chaos, la caméra tenue à bras-le-corps, comme une danseuse, Philippe la suit. Telle l'araignée d'eau, il épouse les éléments et les met de son bord. Ici, le soleil et la sueur participeront au récit. «On ne fait pas un film au pinceau, mais à la brosse.» C'est notre leitmotiv, emprunté aux Dardenne. Philippe manie la brosse avec tact et recompose la vérité. Il sait rendre sa caméra invisible, ce qui demande beaucoup d'humilité. Et d'un bord à l'autre du chaos, on sait d'un seul regard quand on a laissé tomber la brosse, quand on a trop cherché le beau, quand on a laissé l'authenticité de côté. Alors on recommence. Philippe ne dit jamais non. Il ne dit jamais c'est assez. Même sous le soleil, au milieu du chaos pour la centième fois, il a envie de continuer à chercher, il a envie de trouver. Il est en constante exploration, ne s'installe jamais dans le confort, bouleverse ses propres limites, et donc les miennes. J'hésite? En moins de deux, on inverse toute la scène et il n'y met pas de frein. Sa danseuse à l'épaule, il me suit, il propose, il jongle avec le soleil et on trouve ensemble la meilleure façon de raconter.

Il s'amuse, en fait. Et c'est aussi ça qui participe au plaisir de travailler avec lui.  

Et puis il y a la douceur. Une denrée rare sur un plateau. Philippe a cette aura qui fait qu'on a envie d'être près de lui. Parce qu'il est calme. Apaisant. Lumineux. Et quand vient le temps du tableau, alors il sait ressortir son pinceau. Sans fard et sans artifice, mon père est un artiste.

Sharon Scott, costumière, par Ken Scott

Avec les costumes, on touche aux couleurs, aux textures, essentielles à l'ambiance d'un film. Il doit y avoir une collaboration étroite, une harmonie entre les costumes et la direction artistique. Pour que les personnages se fondent ou, au contraire, ressortent du décor.
Je trouve qu'une qualité essentielle d'une bonne costumière est de pouvoir bien lire un scénario afin de comprendre la psychologie des personnages. Saisir le sous-texte, pour mieux pouvoir raconter l'histoire. Après avoir lu Starbuck, Sharon m'a montré plusieurs photographies de différents costumes. On en a discuté, pour mieux cerner les personnages. Elle a fait des achats, puis on a fait le tri dans son atelier. On a éliminé certains vêtements, on en a gardé d'autres.

Sharon a étudié en scénographie à Québec et a travaillé au théâtre, puis sur des courts métrages. Je savais qu'elle était mûre pour ce rôle-là. C'était un beau projet. J'ai été ravi. Les gens l'ont adorée, comme moi je l'adore. Sharon a su tisser des liens avec les acteurs. Ça fait partie de ses qualités d'être à l'écoute, de convaincre les acteurs d'oser certaines choses, de les sortir de leur zone de confort, tout en respectant leurs limites. Elle a cette sensibilité. Elle sait créer cette complicité.

L'essayage des costumes est pour moi un très beau moment dans le processus de création d'un film. Je tiens à y assister. J'en profite pour discuter du scénario et des personnages avec les acteurs. Je trouve qu'il y a un moment où un acteur essaie un vêtement et soudainement, son personnage se met à exister. La construction du personnage commence souvent là pour moi. C'est une étape très importante, que j'ai aimé partager avec ma soeur.

Yves Bélanger, directeur photo, par Xavier Dolan

Pour moi, Yves Bélanger vole au-delà du titre de directeur photo. Je n’ai pas travaillé avec une multitude d’entre eux, mais après un an passé avec lui sur le plateau de Laurence Anyways, je peux affirmer sans complexes ni doutes que j’ai trouvé un collaborateur rare, tout à fait cinéphile et fervent de son art, partisan des images, mais conscient de l’ensemble, aussi, dans sa manière d’étudier le scénario, le costume, l’acteur et de comprendre, puisqu’on ne peut vraisemblablement travailler autrement, que filmer une scène relève d’un ensemble et non d’un métier technique compartimenté. Yves est un artiste, un homme de caractère, par contre, avec qui j’ai le plaisir de créer, et le défi d’argumenter parfois longuement. Mais si une scène n’est pas le résultat d’un débat ou d’un travail d’équipe, c’est une faveur que l’on fait à un artiste imbu qui ne consulte rien d’autre qu’une page avec des mots; quel ennui. Avec Yves, on parle, on rit, on pleure, on crie, et on ne s’ennuie jamais, quoi qu’il arrive. On le veut sur le plateau comme à table, parce qu’il a toutes les qualités du créateur, ainsi que celles de l’ami. Je consulte de temps à autre son côté alpha pour m’assurer de ne pas m’enliser dans l’esthétisme et le maniérisme indu, et interroge à tour sa sensibilité d’enfant, pour sortir de la tête un peu et dire les choses avec le cœur, comme on oublie souvent. Yves Bélanger c’est tout ça, mesdames et messieurs.