Publié le 15 févr. 2012
Marc-André Lussier LA PRESSE

Les Rendez-vous du cinéma québécois célèbrent déjà leur 30e anniversaire. Ne vous attendez cependant pas à un excès de glamour pour souligner l'événement ce soir. Il n'y aura pas de strass ni de vedettes associées à Bestiaire sur le tapis rouge. Qu'un grand cinéaste tatoué du sceau des festivals internationaux, et son fascinant film d'essai tourné sans scénario, pour à peu près trois sous.

«Honnêtement, j'ai encore du mal à croire que mon film a été choisi pour ouvrir cette édition anniversaire, confie Denis Côté. Je ne peux que saluer l'audace des organisateurs.»

De la même façon que Carcasses a été réalisé «en réaction» à Elle veut le chaos, Bestiaire a été conçu dans un esprit totalement libre, loin des contraintes avec lesquelles il faut composer quand on fabrique un film plus «lourd» comme Curling.

«Cela m'a fait un bien immense de partir avec trois chums sans scénario ni plan de travail, dans le seul but de capter des images, explique le cinéaste.

«Après avoir tourné la scène du tigre de Curling au Parc Safari, les dirigeants nous ont ouvert leurs portes. Je ne suis pas particulièrement attiré par les animaux, mais ça m'intéressait de les filmer simplement pour ce qu'ils sont, sans point de vue anthropomorphique ni aucune autre intention que de voir ce qui se passe avec eux. D'où l'idée du bestiaire.»

Au fil de trois saisons, Bestiaire a requis huit jours de tournage. Le projet? Filmer des animaux devant une caméra fixe. Et s'interroger sur le regard que l'humain porte sur eux. Pendant 72 minutes, sans entendre aucun commentaire, le spectateur est ainsi amené à interpréter les images qu'il voit selon ses propres références.

«Au Festival de Sundance, une spectatrice m'a dit une chose formidable, raconte Denis Côté. Selon elle, Bestiaire n'est pas du tout un film sur les animaux, mais plutôt un film qui aborde la question du rôle du spectateur au cinéma. À la limite, je n'ai rien à ajouter tellement ça rejoint ma démarche. Dans un exercice comme celui-là, et on pourrait aussi dire ça de Curling je crois, je laisse toute la place au spectateur. C'est à lui de la prendre ou pas. L'interaction avec le public est la chose qui m'intéresse le plus dans l'art cinématographique.»

À cet égard, Côté rejette toute notion de militantisme. Et revendique une position «neutre» par rapport à ce qu'il a filmé dans Bestiaire.

«J'ai fait ce film avec l'idée de n'en faire ni un documentaire ni un film de fiction, dit-il. Je dirais que Bestiaire est un film d'essai, un genre de projet que les Américains désignent sous le vocable non fiction. À l'étape du tournage, je n'interviens d'aucune façon. Quand tu plantes ta caméra devant une girafe pendant trois minutes, il se passe forcément quelque chose. En fait, un film comme celui-là se construit à l'étape du montage. Avec Nicolas Roy, la consigne était de ne pas couper un plan tant qu'il m'intéressait d'une façon ou d'une autre. Dès que je sentais poindre l'ennui, je disais à Nicolas de couper. Je n'y vois aucune provocation. Au contraire, je dirais même que Bestiaire est tout entier entre les mains du public. Il peut en faire ce qu'il veut. Mais la liberté d'interprétation effraie parfois. On veut comprendre plutôt que s'abandonner.»

Rentré hier soir de la Berlinale, où Bestiaire a été présenté dans la section Forum, Denis Côté est maintenant l'un des enfants chéris du circuit festivalier mondial. Dans un monde idéal, il souhaiterait que ses films obtiennent aussi du succès en salle, particulièrement au Québec. «Mais si mon destin est d'attirer l'attention dans les festivals, un peu comme le font Béla Tarr ou Tsai Ming-liang, eh bien! ce sera comme ça. Comme disait Truffaut, j'appartiens à la planète cinéma. Je tiens à ma spécificité québécoise. Le rapport au territoire sera toujours l'un des thèmes présents dans mes films. Mais si demain on m'invite au Kazakhstan pour tourner, j'y vais.»

Signalons que la présentation de Bestiaire sera précédée d'une projection du court métrage Le grand ailleurs et le petit ici, un film d'animation de Michèle Lemieux, réalisé grâce au seul écran d'épingles encore opérationnel dans le monde.

Les 30es Rendez-vous du cinéma québécois se déroulent du 15 au 26 février. Bestiaire, précédé du Grand ailleurs et le petit ici, est présenté ce soir à 19h au Cinéma Impérial.