Publié le 28 avr. 2012
Marc-André Lussier LA PRESSE

Après 13 ans d’absence, l’auteur cinéaste Whit Stillman propose une comédie de mœurs campée dans le milieu universitaire américain, dont les personnages féminins semblent sortir tout droit d’un film de Rohmer.

Si Éric Rohmer s’était un jour mis en tête d’aller tourner un film sur le campus d’une université américaine, il y a fort à parier que l’œuvre ressemblerait grandement à Damsels in Distress, nouvelle comédie de mœurs de Whit Stillman. On peut aussi établir des similitudes entre Stillman et Emmanuel Mouret, héritier de Rohmer, dans cette façon d’introduire des manières à l’ancienne dans un contexte moderne. Il n’y a pas lieu de s’étonner. Whit Stillman, révélé sur la scène mondiale il y a une vingtaine d’années grâce à Metropolitan, a vécu en France pendant quelques années au cours de la dernière décennie.

« C’est quand même très bizarre, car je ne connais pas très bien le cinéma de Rohmer », précise d’entrée de jeu l’auteur cinéaste au cours d’un entretien tenu en français à Montréal, la semaine dernière. « Pourtant, on me parle de cette filiation depuis mes débuts, tout autant que d’affinités avec le cinéma de Woody Allen. À vrai dire, j’essaie d’émuler Truffaut, mais je finis toujours par faire du Rohmer ! »

Davantage marqué par Domicile conjugal et Baisers volés que par Le genou de Claire, Whit Stillman a été initié à la culture francophone grâce aux films de la Nouvelle Vague. Même s’il fut plus exposé à la culture hispanophone, au point de travailler dans l’industrie du cinéma espagnol pendant quelques années, l’auteur cinéaste, qui compte notamment Barcelona dans sa filmographie, a eu l’occasion de s’intéresser davantage au cinéma français pendant ses années de résidence à Paris. D’autant plus qu’il est tombé amoureux d’une fille du pays là-bas.

« Pendant mon séjour français, je croyais qu’il serait quand même facile pour moi d’aller régulièrement à Londres pour y tourner mes films. Ce ne fut pas le cas. Depuis The Last Days of Disco, j’ai travaillé à au moins trois projets qui n’ont jamais vu le jour. Le milieu de la distribution a beaucoup changé. Le marché semble être devenu impitoyable pour les productions modestes ne disposant pas de grandes machines pour les pousser. »

Un épisode à part

Quand il a enfin obtenu le feu vert des bailleurs de fonds, Whit Stillman s’est empressé de se lancer dans le tournage de Damsels in Distress, comédie dont il a écrit le scénario en pensant à tous ces films campés dans le milieu universitaire. Le film a clôturé la Mostra de Venise l’an dernier.

« Cette période de la vie me fascine, dit-il. Les années d’études supérieures constituent vraiment un épisode à part dans la vie de tous ceux qui sont passés par là. Comme les personnages sont jeunes, ça donne aussi l’occasion de mettre en lumière le talent d’acteurs moins connus. »

Plusieurs aspects confèrent son originalité à Damsels in Distress. Comme son titre suranné l’indique (on évoque ici des « damoiselles »), les rapports humains dépeints dans cette comédie sont placés sous le sceau de l’élégance, et les personnages s’expriment dans une langue plus soutenue. Pas de gros mots, pas de vulgarité. Ensuite, le récit emprunte le point de vue d’étudiantes qui prennent l’initiative de changer les mœurs de la vie estudiantine, un peu trop machiste à leur goût, en tentant de faire le bien autour d’elles, quitte à afficher parfois quelques maladresses. Damsels in Distress, c’est l’anti-Mean Girls.

« Ce serait plutôt Kind Girls ! lance Whit Stillman. Personnellement, je vois davantage ce film comme le pendant féminin du Rushmore de Wes Anderson. »

L’auteur cinéaste apprécie d’ailleurs l’approche de la nouvelle génération de cinéastes américains. Avec qui il partage une communauté d’esprit.

« À une certaine époque, il était de bon ton de proposer des films très violents. Il y avait surenchère. Je ne me reconnaissais pas vraiment dans ce courant. Aujourd’hui, les jeunes auteurs semblent vouloir revenir à des sujets plus intimistes. J’ai cru remarquer une nouvelle tendance depuis que je suis de retour aux États-Unis. »

Le problème de la diffusion

Ironie du sort, le circuit « art et essai » américain semble être fréquenté davantage par des cinéphiles d’âge mûr. Stillman compte pourtant attirer les spectateurs plus jeunes. Les acteurs du film – la moyenne d’âge ne dépassait pas 25 ans sur le plateau – ont d’ailleurs fait beaucoup de travail promotionnel dans le réseau collégial et universitaire. « Encore faut-il que le film soit accessible dans les salles qu’ils fréquentent, dit le cinéaste. On en revient au problème de la diffusion. »

Whit Stillman espère évidemment ne pas devoir attendre une autre décennie avant de lancer un nouveau film.

« En principe, je devrais tourner d’ici deux ans une comédie à teneur historique. Je compte aussi tenter de remettre en selle l’un des projets auxquels j’ai travaillé au cours des dernières années. »

Ce New-Yorkais d’origine, qui a grandi à Westpoint, raconte par ailleurs avoir commencé à visiter la métropole québécoise dès son enfance. Il est revenu plus fréquemment par la suite.

« À l’époque où j’étais très engagé dans le cinéma espagnol, je suis venu très souvent au Festival des films du monde pour y faire des représentations. Dans les années 80, c’est d’ailleurs à Montréal que les films d’Almodóvar furent révélés sur la scène mondiale. »

Damsels in Distress est à l’affiche en version originale anglaise.