Publié le 23 mai 2012
Marc-André Lussier LA PRESSE

Attendue depuis 30 ans, l'adaptation cinématographique du célèbre On the Road de Kerouac, réalisée par Walter Salles, ne suscite guère l'enthousiasme. Holy Motors, qui marque le retour de Leos Carax au cinéma, provoque en revanche des débats passionnés.

Francis Coppola avait d'abord acheté les droits d'On the Road, le récit culte de Jack Kerouac, en 1979. Il aura pourtant fallu plus de 30 ans avant qu'une adaptation cinématographique voie enfin le jour. La traversée du continent sur les routes de l'Amérique par un trio en quête de liberté dans les années d'après-guerre a cinématographiquement pris forme sous la gouverne du cinéaste brésilien Walter Salles. Ce dernier, révélé grâce à Gare centrale, a pratiquement consacré huit ans de sa vie au projet. Roman Coppola, fils de Francis, agit aujourd'hui à titre de producteur.

Pas facile de reconquérir l'état d'esprit d'une époque complètement révolue en tentant d'en traduire le caractère révolutionnaire, voire subversif. Au cinéma, On the Road emprunte les allures d'une production trop léchée, qui ne parvient jamais à masquer ses conventions sous sa posture d'audace. À cet égard, on sent bien que le film a tout ce qu'il faut pour titiller le public américain sans trop le brusquer. Oui, il y a du sexe, des pétards, de l'alcool, des écarts de conduite à faire frémir tous les Dérapages du monde. Mais l'ensemble est mis en scène dans un cadre bien inoffensif, un peu comme si l'on voulait susciter davantage auprès du spectateur un sentiment de nostalgie plutôt que de le renvoyer à une vraie réflexion.

«Ce n'est pas un film sur la Beat génération à proprement parler, a déclaré Walter Salles lors d'une conférence de presse. Dans notre travail de préparation, nous avons rencontré les survivants de Kerouac et ceux qui l'ont entouré. Parmi eux, John Cassady, fils de Neal. Il nous a fait remarquer à quel point le récit portait davantage sur la période qui a mené à l'éclosion des Beatniks. Ce sont les années de formation en fait. J'avoue que ce fut un moment clé. J'y ai vu des similitudes avec Carnets de voyage, qui portait sur l'ascension du Che.»

Mettant en vedette Sam Riley, Garrett Hedlund et Kristen Stewart, On the Road est une production majoritairement française, à laquelle ont aussi participé financièrement des sociétés britanniques et américaines. Quelques scènes ont été tournées dans les environs de Montréal et de Gatineau, mais la métropole québécoise a surtout joué un rôle de quartier général au moment de la préparation du film.

«Pendant quatre semaines à Montréal, nous avons pu organiser des rencontres entre les acteurs et les familles de ceux qu'ils incarnent à l'écran, précise le réalisateur. Ce fut un peu un camp d'entraînement avant le tournage. J'ai montré plusieurs films aux acteurs, dont des oeuvres de Cassavetes, de même que des documents sur l'histoire du jazz. Je voulais que les acteurs captent l'état d'esprit de l'époque. Montréal a joué un rôle très important à cet égard.»

Si l'accent «québécois» de Sam Riley, qui prête ses traits à Sal Paradise (l'alter ego de Kerouac) reste très approximatif, on note quand même quelques dialogues livrés en français dans le film. Marie-Ginette Guay incarne en outre la mère de Sal.

Pour Kristen Stewart, vedette de Twilight, le rôle de Marylou constitue évidemment un changement de cap.

«J'adore repousser mes propres limites, dit-elle. Je ne voulais pas d'artifices. Je me suis provoquée. Et j'ai plongé. Comme je me sentais en confiance avec Walter, je n'ai jamais douté. Quand tu fais les choses avec sincérité, il n'y a pas de honte.»

Viggo Mortensen, meilleur ambassadeur du Canadien de Montréal sur le circuit des festivals de cinéma, estime que cette version cinématographique arrive à point nommé.

«Partout dans le monde, il y a présentement des mouvements de protestations menés par des jeunes, fait remarquer celui qui incarne William S. Burroughs. Ils rejettent le statu quo comme l'ont fait Kerouac et ses amis à l'époque. L'aspect plus sombre du livre n'a pas été évacué non plus dans le scénario. Cela me plaît bien.»

En Amérique du Nord, On the Road prendra l'affiche à l'automne.

Carax étonne et déboussole

La fin de la projection de presse de Holy Motors fut autant marquée par de violentes huées que d'applaudissements généreux. Leos Carax, qui n'avait tourné aucun long métrage depuis Pola X il y a 13 ans, propose un objet filmique déroutant, pratiquement dénué de narration. Holy Motors est toutefois ponctué de moments saisissants, d'images marquantes. Entouré notamment d'Eva Mendes, Kylie Minogue, et Edith Scob, l'acteur fétiche du cinéaste Denis Lavant interprète pas moins de 10 personnages, dix incarnations de «Monsieur Oscar», un être qui voyage «de vie en vie».

Un mois avant le début du tournage, tout a pourtant failli déraper quand les banques ont remis en cause leur promesse de financement. «Depuis Les amants du Pont-neuf, les financiers sont très inquiets», a expliqué la productrice Martine Marignac. Après 20 ans, on aurait pu croire à une prescription. Mais non. Carax reste toujours le cinéaste «maudit» du cinéma français. Ce dernier réfute par ailleurs la notion de référence pour expliquer les multiples clins d'oeil de son film.

«Quand tu choisis de vivre sur l'île du cinéma, tu choisis de vivre sur une belle île, avec un grand cimetière, a lancé Leos Carax. La référence ne découle pas d'un processus conscient. Quand tu fais un film, tu fais du cinéma.»

Métropole Films distribuera Holy Motors au Québec plus tard cette année.