« On va au cinéma pour comprendre avec le cœur », dit le documentariste et auteur Carl Leblanc en parlant de son nouveau film Perdre Mario. De fait, en tournant un film sur le suicide de son plus vieil et meilleur ami, il a voulu donner la parole à cet humain devenu « inatteignable » dans les dernières années de sa vie. Entrevue.

Publié le 2 février
André Duchesne
André Duchesne La Presse

Depuis Le cœur d’Auschwitz, tous les films de Carl Leblanc nous ont interpellés, bousculés, forcés à réfléchir. Presque toujours traversés de moments bouleversants, ils demeurent des célébrations de la vie et un rappel du fait que chaque être humain est le produit d’une accumulation de moments de vie, d’expériences, de connaissances et d’émotions.

Perdre Mario, son plus récent documentaire diffusé ce mercredi soir à Télé-Québec, ne fait pas exception. Au contraire, Carl Leblanc repousse encore les limites de sa réflexion en plongeant dans la vie de son meilleur ami qui, il y a quelques années, a mis fin à ses jours.

Même s’il vivait seul, Mario, comme on peut le voir dans le film, était entouré d’une bande de plusieurs amis formant un noyau solide et dont les liens s’étendaient sur plusieurs années.

« C’est très juste et c’est ce que dit son amie Alice dans le film, explique Carl Leblanc en entrevue. Elle explique : “Je ne comprends pas qu’on puisse être à ce point aimé et décider d’en finir.” C’est très troublant d’admettre ça. On pourrait mécaniquement dire que si tu es aimé, il n’y a pas de raison d’être triste. Mais la vie des êtres humains est beaucoup plus complexe. »

Carl Leblanc avait 17 ans quand il a rencontré son ami Mario pour la première fois, à Moscou. Leur amitié s’étend sur quelques décennies. Mario était le parrain de la fille de Carl. Tous deux partageaient une passion pour la littérature, notamment les œuvres de Claudio Magris et de Joseph Conrad.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Carl Leblanc

J’ai rencontré peu de personnes dans ma vie qui aiment autant les autres, les êtres et la fête. Pour lui, l’amitié était une fête.

Carl Leblanc, au sujet de son ami Mario

Le cinéaste a vu son ami, employé dans la fonction publique, décliner peu à peu. « Il a beaucoup été miné par son travail. Il a subi de la pression, du harcèlement psychologique. Comme il était célibataire et sans enfant, son travail prenait une part très importante dans sa vie. »

« Plonger dans la tête de Mario »

Carl Leblanc est sans doute conscient que cette démarche risque de ne pas faire l’unanimité. Il a réfléchi longuement avant de se lancer. Il a pris le temps de convaincre ses amis de participer au tournage, en leur promettant que le film ne porterait pas uniquement sur le Mario des dernières années, mais sur celui avec qui ils ont connu de nombreux moments de joie.

Il avait néanmoins le sentiment que cette histoire valait la peine d’être racontée dans l’optique d’ajouter sa voix, sa perception, dans un grand tout permettant de mieux comprendre les êtres qui nous entourent.

J’ai fait ce film parce qu’il y avait là un récit qui me semblait fécond, riche, et dont le contenu alimente cette science tellement humaine qu’est l’observation des êtres.

Carl Leblanc

Il avait aussi un matériau aussi sensible qu’exceptionnel pour raconter son histoire : le journal intime de son ami qui, jour après jour, exprimait non seulement sa détresse, mais sa rage de ne pouvoir trouver le chemin pour remonter à la surface. Ces passages ont été mis en images grâce aux animations de François Fortin.

M. Leblanc affirme que sans ce journal, il n’aurait pas fait le film. « J’avais là le matériel me permettant de plonger dans la tête de Mario. J’ai jugé que cela avait une valeur sur le plan du récit et cela m’a motivé. »

De façon plus personnelle, sa démarche lui a permis de passer plus de temps avec cet ami disparu. Pour lui, réaliser ce film n’avait rien de thérapeutique. « Ce fut plus douloureux que réparateur », dit-il. Mais Carl Leblanc est habité, chaque jour de sa vie, par le refus de simplifier, de catégoriser les gens. Dans chaque personne, il voit une vie complexe, stratifiée, aux couches multiples.

« Il y a de la complexité et de la richesse dans toutes les histoires. »

Perdre Mario est diffusé ce mercredi soir à 20 h à Télé-Québec dans le cadre de la Semaine de prévention du suicide. En salle dès le 11 février. M. Leblanc participera à une ciné-rencontre le vendredi 11 février à 19 h à la Cinémathèque québécoise et le dimanche 13 février à 15 h 30 au Cinéma Beaubien.

Besoin d’aide ?

Si vous avez besoin de soutien ou avez des idées suicidaires, vous pouvez communiquer, de partout au Québec, avec un intervenant de Suicide Action Montréal au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).