Dans le nouveau long métrage d’Emmanuelle Bercot, Benoît Magimel tient le rôle d’un quadragénaire atteint d’un cancer fulgurant et incurable. La perspective d’aller plonger dans ces zones sombres ne lui souriait guère au départ, mais l’acteur avait le sentiment qu’il ne pouvait tourner le dos à un aussi grand rôle, proposé de surcroît par une amie. Entretien.

Publié le 2 déc. 2021
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Au Festival de Cannes, où De son vivant a été présenté hors compétition, l’émotion fut très vive. Celle-ci était d’évidence due à la nature du film et du sujet qu’on y aborde – la mort prématurée d’un homme dans la force de l’âge –, mais aussi au fait que cette présentation marquait le retour de Catherine Deneuve. Interprète de la mère du protagoniste, la comédienne y effectuait l’une de ses premières sorties publiques après des ennuis de santé qui, en novembre 2019, avaient forcé l’arrêt du tournage du long métrage, quelques mois avant la pandémie. La grande icône du cinéma français avait alors été victime d’un accident vasculaire qui, fort heureusement, n’a laissé aucune séquelle.

Même s’ils s’étaient croisés il y a 25 ans, le temps d’une brève séquence dans Les voleurs, d’André Téchiné, Benoît Magimel et Catherine Deneuve se sont véritablement rencontrés sur le plateau de La tête haute, l’un des longs métrages précédents d’Emmanuelle Bercot. Inspirée par cette expérience, la cinéaste a ensuite écrit le scénario de De son vivant expressément pour les deux acteurs.

IMAGE FOURNIE PAR TVA FILMS

Benoît Magimel et le docteur Gabriel Sara dans De son vivant d’Emmanuelle Bercot.

« Je crois qu’Emmanuelle a senti qu’il y avait une espèce d’évidence entre Catherine et moi », explique Benoît Magimel au cours d’une interview en visioconférence accordée à La Presse. Il aurait été difficile de jouer dans un film comme celui-là sans la présence entre nous d’une réelle affection, d’une vraie tendresse. On dirait qu’avec le temps, j’ai besoin de ça. Travailler avec des gens que j’aime devient encore plus important. Avec Catherine, il se passe quelque chose d’un peu inexplicable. C’est comme ça, c’est là. Je l’aime profondément. »

Un mélo très assumé

Tourné à fleur de peau, dans un esprit de mélo très assumé, De son vivant évoque la dernière année de vie de Benjamin, un acteur quadragénaire, « raté » selon son dire, qui évolue quand même dans son domaine en enseignant à de futurs comédiens. Aussi assiste-t-on à toutes les étapes menant à l’acceptation de la maladie et de la mort, y compris pour la mère de cet homme, prête à tout pour faire changer la trajectoire inéluctable de ce triste destin.

Bouleversé à la lecture du scénario, Benoît Magimel ne s’est pas senti le droit de dire non à une amie qui, de plus, a écrit cette histoire sur mesure pour lui. Il était cependant très conscient de la charge émotive qui émanait de ce rôle.

PHOTO VALERY HACHE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot et Benoît Magimel lors de la projection de De son vivant au Festival de Cannes. Le film y a été présenté hors compétition.

« S’il avait été mauvais et mal écrit, nous aurions toujours pu en discuter, mais là, ce scénario était d’une grande beauté et d’une profondeur incroyable. Il était impossible de décliner une invitation pareille. »

« Cela dit, poursuit-il, je me suis demandé si ce film arrivait dans ma vie comme une prémonition. Comme je ne crois pas au hasard, je me suis dit qu’il allait m’arriver quelque chose, que j’allais forcément tomber malade. Ça n’a d’ailleurs pas loupé puisque, une semaine après, j’avais des douleurs partout. C’est très curieux. De son vivant est arrivé à un moment où j’ai commencé à me poser des questions. Après 40 ans, on s’interroge sur sa santé, on fait plus attention. On voit aussi la mort commencer à faire progressivement partie de notre vie parce qu’on perd des proches. »

Un mal pour un bien

Par la force des choses, le comédien a été obligé de rester dans l’ambiance pendant longtemps, car le tournage s’est finalement étalé sur toute une année.

« Ce fut un mal pour un bien parce que ça m’a permis de vivre le même temps que traverse Benjamin dans le film. Il est impossible de jouer ce genre de rôle si on ne le tire pas vers soi. Puiser à l’extérieur et se nourrir de documentaires ne sert à rien. »

Cette pause a en outre permis à Benoît Magimel de mieux comprendre la démarche du docteur Gabriel Sara, troisième personnage principal de De son vivant. Oncologue à New York, ce spécialiste emprunte dans sa pratique une méthode basée sur la bienveillance, le plaisir de la vie, et qui, avant tout, préconise un lien honnête avec le patient, à qui aucune vérité n’est cachée. Ne trouvant pas d’acteur français correspondant à la description du personnage, Emmanuelle Bercot a demandé au médecin, qui n’a jamais joué de sa vie, d’incarner son propre rôle dans son film.

« Je n’étais pas du tout en accord avec le docteur Sara et sa méthode au début, confie l’acteur. Je n’étais pas sûr d’avoir la force morale d’entendre la vérité et d’y faire face. Bien honnêtement, la première partie du tournage n’a pas été très agréable. Elle fut même pénible, à vrai dire. Quand nous nous sommes tous retrouvés huit mois plus tard à la reprise, j’avais complètement changé ma vision des choses et tout s’est alors fait dans la détente. C’était comme si j’étais passé par les mêmes étapes que le personnage : la colère, le déni, la capitulation, l’acceptation. Un acteur ne suit pas toujours la même trajectoire que le personnage qu’il joue, mais là, il le fallait. »

Une dimension lumineuse

En fait, ce n’est qu’à la fin du tournage que Benoît Magimel a pu prendre la mesure du caractère foncièrement vivant de cette histoire qui, paradoxalement, aborde directement le thème de notre mortalité.

« C’est le genre de drame qui fait beaucoup pleurer, mais qui nous donne aussi un souffle de vie extraordinaire, assure l’acteur. Quand Emmanuelle évoquait la dimension lumineuse de son scénario, je ne voyais pourtant pas du tout de quoi elle parlait au début. Ce n’est que des mois plus tard que j’ai compris ce qu’elle voulait dire et raconter. On peut y voir un conte philosophique où l’on peut trouver quelques réponses à la terreur que nous ressentons tous face à la maladie et à la mort. Ça peut faire peur, bien sûr, mais si on a le courage de franchir le pas, je crois que ce film peut apporter quelque chose de très salvateur. C’est un hymne à la vie ! »

De son vivant prendra l’affiche en salle le 3 décembre.