Au beau milieu d’une tournée mondiale, Jane Campion a fait escale jeudi à Montréal afin d’accompagner la projection de son nouveau long métrage, The Power of the Dog, coproduit par Roger Frappier. La célèbre cinéaste, enjouée, a rencontré les journalistes et a aussi offert au public une leçon de cinéma. Compte rendu.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Sa tournée a commencé il y a un peu plus d’un mois à la Mostra de Venise, où The Power of the Dog lui a valu le Lion d’argent de la meilleure mise en scène. Jane Campion s’est ensuite rendue à Telluride pour la première nord-américaine de son plus récent film, puis au festival de New York. Avant de s’envoler pour Londres, où elle s’adressera lundi aux festivaliers du London Film Festival, et d’aller ensuite à Lyon, où, en plus de proposer une rétrospective complète de ses œuvres, on lui rendra hommage en lui attribuant vendredi prochain le fameux prix Lumière, la cinéaste néo-zélandaise a mis le cap vers la métropole québécoise.

D’abord accueillie par une chaleureuse ovation, offerte spontanément par le public du cinéma Impérial à la faveur de sa leçon de cinéma, celle qui fut révélée au monde il y a un peu plus de trois décennies grâce à Sweetie, son premier long métrage, a dit être ravie de pouvoir célébrer le 50e anniversaire du Festival du nouveau cinéma.

Je suis tellement excitée à l’idée que vous puissiez voir The Power of the Dog sur grand écran !

Jane Campion, en s’adressant aux festivaliers

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Jane Campion sur le tournage de The Power of the Dog

Campé dans le Montana d’il y a un siècle, cette adaptation cinématographique du roman de Thomas Savage relate le parcours de deux frères très proches (Benedict Cumberbatch et Jesse Plemons), qui ne pourraient être plus différents de tempérament l’un de l’autre, dont la dynamique implose le jour où l’un d’eux ramène une femme dont il est amoureux (Kirsten Dunst) au ranch qu’ils dirigent. Pour la première fois dans le cinéma de Jane Campion, les protagonistes sont des hommes.

Une perspective féminine

Depuis l’époque où la réalisatrice d’An Angel at my Table a commencé à réaliser des films, deux choses ont évolué et ont transformé la nature même du cinéma : la place des femmes dans les métiers qui s’exercent derrière la caméra, et l’arrivée des plateformes. The Power of the Dog, rappelons-le, est une production Netflix qui, même si elle aura droit à une sortie en salle, à l’instar de Roma il y a trois ans, sera surtout vue par les abonnés du géant de la diffusion en ligne.

Émergeant à une époque — le milieu des années 1980 – où les femmes étaient très peu nombreuses dans le monde du cinéma, Jane Campion a toujours eu à cœur de proposer des films présentés selon une perspective féminine, tant dans ses récits que dans la manière de les raconter.

« Ce ne sont pas des choix intellectuels et ça n’a rien de délibéré, a déclaré la cinéaste. Je travaille davantage avec ce qui se trouve dans ma psyché. Je suis issue d’un monde où environ 93 % des films étaient réalisés par des hommes, ce qui suggère une conception du monde selon leur seule perspective. »

Au cours d’une conférence de presse tenue plus tôt, la cinéaste a en outre fait remarquer que les organismes de financement public comme ceux de la Nouvelle-Zélande (et du Canada) devraient attribuer les sommes équitablement entre les créatrices et les créateurs, mais qu’on est encore loin du compte. « Pourquoi donne-t-on de l’argent public seulement à des hommes ? », s’interroge-t-elle.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jane Campion lors d’une conférence de presse à la Cinémathèque québécoise

Un jury entièrement féminin à Cannes ? Idée non retenue !

Devant le public de l’Impérial, Jane Campion a d’ailleurs confié qu’en 2014, année où elle a présidé le jury du Festival de Cannes (le Prix du jury avait alors été attribué à Mommy, de Xavier Dolan), elle avait suggéré à Thierry Frémaux, le délégué général, de composer un jury entièrement féminin. L’idée n’avait cependant pas été retenue.

« Il me semble que l’occasion aurait été belle d’avoir pour une fois une perspective entièrement féminine sur des œuvres réalisées par des hommes [seules deux réalisatrices étaient en lice pour la Palme d’or en 2014], et de voir ce que pensent les femmes. Je crois que ça leur a fait trop peur. Cela aurait pourtant créé un beau renversement de pouvoir ! »

Cela dit, la cinéaste sent bien la lame de fond soulevée par le mouvement #metoo, qui est à ses yeux, pour les femmes, l’équivalent de la chute du mur de Berlin ou de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Ce mouvement a eu un effet tangible sur la place des femmes et leur droit d’évoluer dans des milieux sûrs, mais aussi sur la façon même qu’a Jane Campion d’aborder le cinéma.

« Je peux maintenant me permettre de raconter des histoires avec des protagonistes masculins ! a-t-elle fait valoir. Quand j’ai lu The Power of the Dog, le roman de Thomas Savage, je suis simplement tombée amoureuse de cette histoire, et le regard que je porte sur lui, tout comme celui de la directrice photo Ari Wegner, reste féminin. Cela ne m’empêche pas du tout de penser à l’importance d’une plus grande parité. »

Une sorte de soulagement

Au Festival de Cannes, Jane Campion a été pendant 28 ans la seule lauréate de la Palme d’or du meilleur long métrage (The Piano en 1993) et — chose qu’on relève moins souvent — la seule cinéaste à avoir également à son palmarès une autre Palme d’or, celle du meilleur court métrage (An Exercise in Discipline — Peel, en 1986). Elle accueille l’attribution du plus prestigieux laurier du cinéma international à Julia Ducournau (Titane) comme une sorte de soulagement.

Première de <em>The Power of the Dog</em>

  • Roger Frappier et Jane Campion sur le tapis rouge, lors de la présentation du film The Power of the Dog

    PHOTO ANDREJ IVANOV, COLLABORATION SPÉCIALE

    Roger Frappier et Jane Campion sur le tapis rouge, lors de la présentation du film The Power of the Dog

  • De passage à Montréal, Jane Campion était ravie de pouvoir célébrer le 50e anniversaire du Festival du nouveau cinéma.

    PHOTO ANDREJ IVANOV, COLLABORATION SPÉCIALE

    De passage à Montréal, Jane Campion était ravie de pouvoir célébrer le 50e anniversaire du Festival du nouveau cinéma.

  • Zoé Protat, programmatrice principale du FNC, Stéphane Cardin, directeur des politiques publiques Netflix, et Nicolas Girard Deltruc, directeur du FNC

    PHOTO ANDREJ IVANOV, COLLABORATION SPÉCIALE

    Zoé Protat, programmatrice principale du FNC, Stéphane Cardin, directeur des politiques publiques Netflix, et Nicolas Girard Deltruc, directeur du FNC

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« Maintenant, on ne me pose plus de questions sur le fait que je suis la seule réalisatrice lauréate d’une Palme d’or ! Je suis ravie que Julia Ducournau ait obtenu ce prix, et je trouve même honteux pour la profession qu’il ait fallu attendre si longtemps », a-t-elle en outre déclaré, tout en saluant l’Oscar de la meilleure réalisation remis à Chloé Zhao (Nomadland) à Hollywood, et le Lion d’or attribué à Audrey Diwan à Venise (L’évènement).

Jane Campion a par ailleurs salué Netflix en réitérant la coexistence possible du grand écran et des plateformes. Même si elle souhaite que son film soit accessible au plus grand nombre de spectateurs sur grand écran, pour lequel il a été conçu, la cinéaste s’adapte à la nouvelle façon de diffuser les longs métrages, laquelle s’est imposée encore davantage pendant la pandémie.

« Netflix a été le seul diffuseur à m’offrir l’espace et le budget pour réaliser ma vision. Je lui en suis reconnaissante. »

The Power of the Dog (Le pouvoir du chien) sera présenté le 14 octobre dans le cadre du Festival du nouveau cinéma. En salle le 22 novembre ; sur Netflix le 1er décembre.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Roger Frappier (à droite), coproducteur de The Power of the Dog, au côté de Jane Campion lors d’une conférence de presse tenue à la Cinémathèque québécoise