Pour son premier long métrage, la cinéaste Danis Goulet a imaginé une dystopie dont les aspects douloureux et révoltants évoquent frontalement l’horreur des pensionnats pour Autochtones. À une époque où les consciences commencent enfin à s’éveiller collectivement, Night Raiders remet à l’endroit une histoire trop souvent racontée à l’envers…

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

À La Ronge, une petite localité d’à peine plus de 2500 habitants située à quatre heures de route au nord de Saskatoon, il y a un lac, beaucoup de bois, un comptoir où l’on mange du poulet frit et… un cinéma ! Dans cette salle où le projecteur tombait trop souvent en panne, Danis Goulet a vu dans son enfance tous les films qui se rendaient jusque dans cette parcelle de bout du monde : d’E.T. à Return of the Jedi en passant par Tron et King Kong. À cette époque, la réalisatrice était bien loin de s’imaginer qu’un jour, elle contribuerait elle-même à un art qu’elle a tant apprécié dans sa jeunesse.

Danis Goulet est cinéaste. Elle est aussi crie-métisse. Ces deux éléments sont indissociables. L’histoire de son peuple a tellement été mise à mal dans la représentation qui en a été faite au fil des décennies qu’elle ressent l’obligation de remettre les pendules à l’heure.

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Danis Goulet a récemment présenté Night Raiders (Les voleurs de nuit) au festival de Toronto.

Notre histoire a toujours été faussement racontée au cinéma et cette représentation a contribué à perpétuer des préjugés très tenaces.

La réalisatrice Danis Goulet

« Il est maintenant temps de [raconter notre histoire] correctement. Sur ce plan, je sens une grande responsabilité, ce qui accentue la pression. J’aimerais bien que ce ne soit pas le cas, mais je n’ai pas le choix », explique-t-elle au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse.

Une réalité connue

Dans Night Raiders (Les voleurs de nuit en version française), un film mâtiné de science-fiction lancé plus tôt cette année dans la section Panorama du festival de Berlin, nous sommes en 2043. L’Amérique du Nord est désormais sous le joug d’un régime militaire qui fait des enfants autochtones sa propriété en les arrachant à leur milieu pour les placer dans des institutions où, « pour leur bien », on les éduque à devenir de « bons » citoyens. Empruntant la forme d’un thriller, le récit se concentre sur les efforts d’une mère crie (Elle-Máijá Tailfeathers) pour tenter de récupérer sa fille adolescente (Brooklyn Letexier-Hart).

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Elle-Máijá Tailfeathers et Brooklyn Letexier-Hart dans Night Raiders (Les voleurs de nuit), de Danis Goulet

« Quand j’ai commencé à écrire le scénario, il y a maintenant quelques années, je ne pouvais évidemment pas anticiper que les sépultures d’enfants dans les pensionnats autochtones seraient découvertes maintenant, même si nous savions depuis toujours que cette tragédie a eu lieu, assure la réalisatrice. Dans mon esprit, j’avais le sentiment de faire écho à une réalité que nous connaissions tous dans nos communautés, mais qui n’avait pas encore été reconnue de façon tangible dans un contexte plus global. À l’époque, j’avais même soumis le projet à une grande chaîne de diffusion, où je me suis fait dire que le scénario était formidable, mais que l’allégorie faite aux pensionnats n’était pas pertinente parce que le pays avait réglé ce problème depuis longtemps ! »

Une histoire violente

Une manifestation pacifique du mouvement Idle No More au Cornwall Centre de Regina en 2013 a bouleversé Danis Goulet à un point où sa démarche d’artiste en a été profondément transformée. Ayant fait ses études secondaires dans la capitale saskatchewanaise – une ville « incroyablement raciste », dit-elle –, la cinéaste y a vu un tournant. Les choses étaient peut-être en train de changer. Enfin.

L’art autochtone touche forcément au thème du colonialisme, tellement lié pour nous à une lutte et à un grand traumatisme. Quand j’ai vu cette manifestation, j’ai senti que je devais aussi parler de notre force et de notre résilience dans mes films. J’ai été bouleversée d’une façon que je n’avais jamais ressentie auparavant.

La réalisatrice Danis Goulet, à propos d'une manifestation d’Idle No More

Le choc fut d’autant plus grand qu’il existe à ses yeux dans les Prairies une forme de racisme anti-autochtone encore plus exacerbée.

« Il y a eu la bataille de Batoche au XIXsiècle, explique-t-elle. Louis Riel a été pendu à Regina. L’histoire des Prairies est violente. Comme son économie repose beaucoup sur l’industrie de la ferme, il y a quelque chose de spécifique à la terre et à ses propriétaires. Aussi, la visibilité des Autochtones est beaucoup plus grande dans les villes des Prairies qu’ailleurs, ce qui crée une tension accrue. C’est un peu comme s’il restait encore aujourd’hui des échos d’une histoire coloniale marquée par beaucoup de résistance. »

Un acte forcément politique

Découvrant le pouvoir de la création le jour où, alors qu’elle avait été embauchée pour faire du casting pour une série américaine, elle a été médusée en constatant que tout ce qu’on demandait aux acteurs autochtones était de rester silencieux et de mourir ensuite (« Je me suis alors mise à écrire », souligne-t-elle), Danis Goulet estime que son art est forcément politique.

Même si je proposais une histoire sans aucune dimension politique, le fait qu’elle soit écrite par une Autochtone devient un acte politique en lui-même. Mon existence est une résistance.

La réalisatrice Danis Goulet

« Il y a eu au Canada une guerre qui n’a jamais porté son nom. Dans les années 1940, un enfant autochtone envoyé dans un pensionnat avait plus de risque de mourir qu’un soldat envoyé au combat en Europe. S’en prendre aux enfants est la forme la plus insidieuse d’une guerre. Le Canada est considéré comme un pays pacifique et je le comprends. Mais il faut reconnaître aussi les horreurs de sa politique envers les Premières Nations, qui visait à nous effacer. C’est comme si tout avait été fait à l’envers. »

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Amanda Plummer tient aussi un rôle dans Night Raiders (Les voleurs de nuit), de Danis Goulet.

Le Canada et le monde sont-ils enfin prêts à entendre et à recevoir les histoires de ceux qui occupent ce territoire depuis toujours ?

« Je crois qu’il y a quand même maintenant une plus grande ouverture d’esprit, conclut Danis Goulet. Le déni sera toujours présent et douloureux, mais je crois qu’il y a beaucoup de bonnes gens au Canada et en Amérique du Nord qui ne toléreront plus jamais ça. Chaque citoyen a la responsabilité de lutter pour une société plus juste envers les Autochtones, alors qu’existent encore des politiques leur faisant très mal. Je trouve aussi espoir dans ce qui semble être une nouvelle prise de conscience. Par exemple, je n’ai jamais vu autant de visibilité pour la Journée de la vérité et de la réconciliation du 30 septembre. Seul le temps dira si cette prise de conscience est sérieuse et se traduira par une véritable volonté politique. »

Night Raiders (Les voleurs de la nuit en version française) est présenté ce jeudi à 18 h au Festival du nouveau cinéma. Il prend l’affiche en salle le 8 octobre.