Artiste multidisciplinaire, Kaveh Nabatian réalise avec Sin La Habana un premier long métrage. Puisant dans ses racines culturelles et ses multiples influences, il a construit un film dont la forme est aussi importante que les mots pour faire passer une idée centrale : l’humanisme est plus fort que tout.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

Insatiable explorateur des arts, Kaveh Nabatian croit en l’humanisme. Il croit que les individus, peu importe leurs origines, leur rang social et leurs ambitions, sont unis par certaines valeurs fondamentales.

C’est ce qu’il véhicule à travers Sin La Habana, chronique d’un triangle amoureux tordu, mais dont les membres ont tous placé le désir d’une vie meilleure au cœur de leur parcours.

Ces trois personnes, ce sont Léonardo, Sara et Nasim. Les deux premiers, en couple dans la vie, sont Cubains et désirent quitter l’île de Fidel. Léonardo est danseur de ballet, Sara est avocate. Avec l’accord de Sara, Léonardo séduit Nasim, une touriste irano-canadienne qu’il va rejoindre à Montréal. Sara va suivre par un autre mariage arrangé.

Or, les choses évoluent d’une façon inattendue dans la relation entre ces trois individus qui portent tous les stigmates d’une vie difficile.

L’idée derrière le film est de dire que si nous avons des préjugés envers les gens d’autres cultures, plus on passe de temps avec eux, plus on réalise que nous sommes tous humains.

Kaveh Nabatian, réalisateur

« Ma mère est Américaine, mon père est Iranien. Ils s’aiment beaucoup, mais ne se sont jamais vraiment compris. Ils ont quand même une ouverture d’esprit, dit M. Nabatian en entrevue téléphonique. C’est ça qui m’intéresse. Mon père a beaucoup changé sa perception des Américains depuis son arrivée en Amérique du Nord. Et vice versa. »

Dans son film, M. Nabatian aborde un angle bien connu au Québec : le mariage entre des touristes, femmes ou hommes, d’un certain âge et de jeunes Cubains ou Cubaines. Le réalisateur, qui a longuement séjourné à Cuba pour le travail, a été fasciné par le phénomène. À son avis, cela fait suite à l’émergence du groupe Buena Vista Social Club et du film éponyme de Wim Wenders. Cela, dit-il, a donné l’illusion d’une « utopie communiste musicale » chez les Occidentaux soudainement attirés par Cuba, la musique, la salsa et… les relations sexuelles.

Les Cubains, dit-il, ont vu ça venir de loin et en ont profité à leur manière ! « Mais il n’y a pas qu’une seule raison [comprendre : fuir le régime politique en place] pour un Cubain de vouloir quitter son pays, dit-il. Il y a toutes sortes de possibilités. Ça peut être un danseur de ballet, un poète, un écrivain qui cherche une voie d’émancipation. »

C’est le cas du personnage de Léonardo dans Sin La Habana. Danseur de ballet doué, Léonardo est Afro-Cubain et victime de racisme. Même s’il est le meilleur danseur de sa troupe, il ne peut pas aspirer à un premier rôle.

PHOTO DARRALL K W SLATER FOURNIE PAR MAISON 4 : 3 ET VOYELLES FILMS

Yonah Acosta Gonzalez, interprète de Léonardo, est lui-même danseur de ballet. Il fait sa première apparition au cinéma dans Sin La Habana.

« On pense qu’il n’y a pas de racisme à Cuba, mais ça existe là comme partout dans le monde, soutient M. Nabatian. Et ça se voit dans le monde du ballet. »

L’interprète de Léonardo, Yonah Acosta Gonzalez, est lui-même danseur de ballet. Après ses débuts à Cuba, il est parti pour l’Europe, où il est tour à tour devenu danseur principal dans des troupes à Londres et à Munich.

La forme autant que les dialogues

Tourner un long métrage de fiction est un rêve qui se réalise pour M. Nabatian, un artiste au CV bien garni. Trompettiste du groupe Bell Orchestre, réalisateur d’un documentaire sur Leonard Cohen, collaborateur à des projets vidéo avec Arcade Fire, Kahlil Joseph et Half Moon Run, il maîtrise autant les images que le son.

Ces talents transpirent dans la facture visuelle de son film. Les images parlent d’elles-mêmes. Le montage est nerveux. Les influences sont multiples.

On passe de scènes de fiction classiques à des séquences dignes d’un vidéoclip et d’autres flirtant avec le documentaire. Des passages en noir et blanc sont intercalés en référence à des songes, des rituels… La texture du film est riche !

« J’aime utiliser la forme autant que les dialogues, dit le cinéaste. J’aime puiser dans tous les outils du cinéma pour raconter une histoire. Cela me stimule beaucoup. »

On lui fait remarquer que les personnages du film débitent verbalement des mensonges alors que leur corps exprime une vérité non dite. Il est d’accord. « C’est pour cela que je voulais travailler avec des danseurs, ajoute-t-il. Ils ont la possibilité de jouer avec leur corps d’une façon incroyable. Leur corps se trouve en confrontation avec les mots. »

En salle le 10 septembre.