À deux semaines de la mise au monde de Dune – Part One à la Mostra de Venise, Denis Villeneuve a accordé à La Presse un long entretien à Montréal, sa ville. Avant son départ pour la Cité des doges, il s’est prononcé avec franchise sur la mise en marché mouvementée de cette superproduction dont il est visiblement satisfait. Discussion avec un cinéaste dont la foi envers le cinéma sur grand écran reste inébranlable.

Mis à jour le 20 août 2021
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Il nous a donné rendez-vous mercredi, dans un café de l’avenue Laurier où il a visiblement ses habitudes. Denis Villeneuve nous a accueilli tout sourire, bien détendu. Il n’affiche en rien l’air d’un cinéaste anxieux à l’idée de lancer enfin, très bientôt, son fameux Dune, l’une des plus grandes productions qu’offrira Hollywood aux cinéphiles cette année.

« Je suis relativement serein, confie-t-il. Je dis “relativement”, car je croirai vraiment à la sortie de ce film le jour où il sera à l’affiche dans les salles et qu’en me promenant, je pourrai voir le titre sur les marquises des cinémas. Il y a eu tellement de reports, de crises, de changements, que je vais y croire seulement au moment où le public pourra le voir. Dans les coulisses, c’est intense. Mettre au monde un film de cette ampleur, sur la planète au complet, c’est compliqué. »

Un long parcours

Attendu fébrilement par les admirateurs du cinéaste québécois autant que par ceux du roman de Frank Herbert, Dune – Part One, premier volet d’un diptyque dont la deuxième partie n’est pas encore tournée, sera d’abord lancé en primeur mondiale le 3 septembre à la Mostra de Venise, où il est présenté hors compétition. Il se rendra la semaine suivante à Toronto pour y être présenté en format IMAX le 11 septembre dans le cadre d’une projection spéciale au TIFF, et à Montréal, le lendemain, en projection spéciale également (dans la salle IMAX du Cinéma Banque Scotia). Ensuite, les cinéphiles d’ici devront patienter jusqu’au 22 octobre, date choisie par le studio Warner Bros. pour amorcer en Amérique du Nord la carrière commerciale de cette superproduction dont les têtes d’affiche sont Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Josh Brolin, Jason Momoa, Oscar Isaac, Zendaya et Javier Bardem. Entre autres.

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. PICTURES

Timothée Chalamet (Paul Atréides) et Rebecca Ferguson (Lady Jessica), les deux personnages principaux de Dune – Part One

Contrairement à Blade Runner 2049, dont la carrière s’est faite sans aucune escale préalable dans un grand festival, la naissance de Dune – Part One aura lieu à Venise. Ce choix de Warner Bros. étonne et ravit à la fois un cinéaste qui a accompagné là-bas les présentations d’Incendies en 2010 (dans la section Giornate degli Autori – Venice Days) et d’Arrival (L’arrivée) en 2016 (en compétition officielle).

« Je crois qu’il y a, de la part de Warner, à la suite du débat avec HBO Max et tout ce qui a suivi, une volonté d’affirmer haut et fort que Dune est fait pour être vu sur grand écran, assure Denis Villeneuve. L’idée d’un lancement à Venise s’inscrit dans cette volonté de le montrer dans un évènement où le grand écran est célébré. Honnêtement, j’ai été ravi qu’on me le propose, car j’estime que c’est idéal sur le plan du timing, mais aussi pour ce que la Mostra représente pour moi. C’est un festival d’une belle élégance, qui m’a beaucoup porté chance. Je vois bien Dune naître là. C’est un bel écrin. Et puis, je pense que les gens de Warner ont eu envie de prendre soin de moi », ajoute-t-il en souriant.

L’effet d’une bombe

Petit retour en arrière. En décembre 2020, le studio Warner Bros. annonce qu’en raison de la pandémie, tous les films de son calendrier 2021 – y compris Dune – sortiront en salle et sur la plateforme HBO Max simultanément. Cette décision a soulevé l’ire de nombreux cinéastes. Habituellement discret et plutôt réservé de nature, Denis Villeneuve publie alors dans le journal spécialisé Variety une lettre ouverte cinglante, dans laquelle il évoque le mépris du studio pour le cinéma. L’effet fut celui d’une bombe.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Tout sourire, Denis Villeneuve se dit serein alors que son film Dune s’apprête à conquérir le monde.

« Je ne pensais pas que ça allait faire autant de bruit, dit-il avec le recul. Quand j’ai vu des collègues monter aux barricades, je me suis dit que je devais prendre la parole aussi, d’autant que j’étais très en colère. Je l’ai fait d’abord pour moi, pour ma santé mentale, pour exprimer ce que je ressentais. Cette décision était comme un coup de poignard dans le dos et elle reste toujours inacceptable. Je trouve personnellement que les cinéastes ont tendance à se désengager en laissant tout dans les mains des distributeurs. Or, les changements qui surviennent dans le monde de la distribution ont un impact majeur sur la façon même de faire des films, sur l’évolution du langage cinématographique. »

Je vais défendre le cinéma en salle jusqu’à la fin. Et si jamais le bateau coule, je serai sur le pont !

Denis Villeneuve

À cet égard, Christopher Nolan, dont les productions sont également distribuées par Warner Bros., est un allié précieux. Ardent défenseur du cinéma sur grand écran, le réalisateur de Dunkirk et de Tenet a lui aussi dénoncé vigoureusement la décision unilatérale du studio.

« À un moment, j’avoue avoir eu besoin d’un ami. Chris, un artiste pour qui j’ai un immense respect, m’a épaulé et m’a conseillé. Sa bienveillance à mon égard, tout comme celle d’Emma [Thomas, femme de Christopher Nolan et productrice de presque tous ses longs métrages], a été importante. Mais là, je sens de la part de Warner une volonté de rebâtir des ponts. »

Denis Villeneuve indique que les relations avec le studio étaient déjà plus difficiles après la performance en demi-teinte de Blade Runner 2049 au box-office. Le film de science-fiction, suite du classique de Ridley Scott de 1982, n’ayant pas été à la hauteur des attentes sur ce plan, le studio a donné le feu vert pour la première partie du diptyque qu’est Dune, mais pas encore la deuxième.

« C’est très correct. Ça fait partie du jeu et je n’ai aucun problème avec ça, reconnaît le cinéaste. J’ai avalé la pilule. Mais quand ils ont annoncé les sorties des films 2021 sur HBO Max simultanément, là, on était dans l’inacceptable. Le cinéma est un travail d’équipe et tu ne peux pas lâcher une équipe. On verra comment tout ça évolue dans le temps, mais je dirais que pour l’instant, en vérité, ma relation avec les gens de Warner est excellente, dans la mesure où ils ont vraiment orchestré une campagne magnifique pour Dune. Ils y croient et ils y mettent beaucoup d’efforts.

« Aussi, poursuit-il, il est important de dire que ces choses-là sont survenues alors que personne n’avait encore vu le film. Une fois qu’ils l’ont vu, j’ai senti un changement d’attitude. J’ai d’ailleurs insisté pour que personne ne reçoive de lien de visionnement afin que le film soit vu uniquement sur grand écran. »

Dune a été pensé, rêvé, conçu pour ça. Greig Fraser [le directeur photo] et moi l’avons conçu comme une lettre d’amour au grand écran et c’est pour ça que j’ai pris l’histoire de HBO Max comme une insulte.

Denis Villeneuve

À quand Dune – Part Two ?

Alors, où en est maintenant le projet de compléter le diptyque avec un deuxième long métrage ?

« Je travaille présentement à écrire le traitement que nous devons présenter aux ayants droit de Frank Herbert, indique le cinéaste. J’ai d’ailleurs une excellente relation avec son fils Brian. Ensuite, tout dépendra de l’accueil qu’obtiendra le premier film. Quand je l’ai tourné, j’étais bien conscient de tout ça et je me suis vraiment fait plaisir. Je me disais que si jamais l’aventure devait s’arrêter là, j’aurai satisfait une part de mon rêve, assouvi une certaine part de mon désir. »

Comme les studios aiment beaucoup le film et en sont fiers, je crois qu’il faudrait que ça se passe vraiment mal pour que la deuxième partie n’ait pas le feu vert. Mais ça reste dans l’ordre du possible. En décembre, on devrait savoir.

Denis Villeneuve

« Le scénario sera alors relativement bien avancé, ajoute-t-il, et je pense, de façon réaliste, que nous pourrions commencer le tournage à l’automne 2022. Ce serait pas mal rapide, mais ce serait bien. »

À deux semaines de la naissance du long métrage dont il a toujours rêvé, Denis Villeneuve affirme être en paix.

« Je ressens une joie comme j’en ai rarement connu, conclut-il. Quoi qu’il arrive, j’assume ce film complètement. Sincèrement, si on m’annonçait demain que je ne pourrais plus faire de cinéma, ma première émotion en serait une d’immense gratitude. C’est une esti de chance d’avoir pu faire ça avec autant de plaisir. J’ai joui, il n’y a pas d’autre mot ! »

Timothée, Scarlett et réseaux sociaux

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Denis Villeneuve

Au cours de l’entretien qu’il a accordé à La Presse, Denis Villeneuve a apporté quelques précisions sur des informations récemment rapportées par les médias. Il s’est aussi exprimé sur les nouvelles réalités du monde du cinéma.

Une bulle franco avec Timothée Chalamet

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Denis Villeneuve et Timothée Chalamet sur le plateau de Dune – Part One

Né à New York d’un père français et d’une mère américaine, Timothée Chalamet, l’interprète de Paul Atréides, maîtrise très bien la langue de Molière. Le cinéaste et l’acteur ont ainsi pu développer une complicité supplémentaire. « C’était comme une petite bulle francophone bien à nous deux dans cet univers américain, indique Denis Villeneuve. Dans cette bulle intime, on pouvait se permettre de dire n’importe quoi. Mon anglais s’est amélioré au fil des ans, mais il reste que je suis beaucoup plus précis en français. Timothée est un jeune homme brillant, un acteur d’une grande puissance. Mon rôle a été de prendre soin de lui, car il s’agissait pour lui, à 23 ans, d’une première expérience sur un aussi gros plateau. Un beau lien de confiance s’est établi. Comme il a le même âge que mes enfants, j’avais l’impression d’être un père. Être père dans la vie m’a d’ailleurs beaucoup aidé à jouer ce rôle. Il était très amusant pour moi d’avoir cette relation-là avec lui. Je l’aime d’amour. »

Chani (Zendaya), protagoniste de la deuxième partie ? Pas vraiment...

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Zendaya interprète le personnage de Chani dans Dune – Part One

Dans un récent article publié par le magazine italien Il Venerdi di Repubblica, repris ensuite par les médias du monde entier, on a fait dire à Denis Villeneuve que Chani, interprétée par Zendaya, serait le personnage principal de Dune – Part Two. Le cinéaste tient à faire une petite mise au point. « C’est là où, parfois, je me rends compte de mes limites avec la langue anglaise. Quand j’ai accordé cette entrevue en visioconférence à ce magazine italien, j’ai bafouillé sur un truc à propos du personnage de Chani qui laissait croire que le deuxième film serait concentré sur elle. Elle reste l’un des personnages principaux et le rôle est important, mais Dune reste quand même l’histoire de Paul Atréides d’abord et avant tout. Cela dit, Zendaya est une actrice incroyable qui m’inspire profondément. Elle est vraiment une bête de cinéma. Son rôle a d’ailleurs pris de l’ampleur dans la première partie. Je mets ce malentendu sur mon propre compte. C’est un cas de “lost in translation” ! »

Jason Momoa ne verra jamais la version qu’il réclame !

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. PICTURES

Jason Momoa (Duncan Idaho) dans Dune – Part One

Le New York Times a récemment publié une interview de Jason Momoa, dans laquelle l’interprète de Duncan Idaho appelait les bonzes de Warner Bros. à sortir aussi une version longue de Dune – Part One, laquelle devait à son sens durer entre quatre et six heures. « Je veux voir la vision entière de Denis, pas seulement une version réduite », a-t-il déclaré. Au risque de décevoir l’acteur, cette version longue n’existera jamais. « Jason est un être exubérant, plus grand que nature dans tout ce qu’il fait, commente le cinéaste. Il adore le film, qu’il a vu quatre fois jusqu’à maintenant. Et chaque fois, il m’appelle pour me dire à quel point il est heureux. Il est vrai que si Joe [Joe Walker, le monteur] et moi nous étions laissés aller, nous aurions pu faire une version de plusieurs heures parce que j’ai beaucoup filmé. Mais la version définitive est vraiment celle qui se retrouve à l’écran. Je n’ai d’ailleurs jamais fait de director’s cut d’aucun de mes films. » Précisons que la durée de la version définitive de Dune – Part One est de 155 minutes.

Solidarité avec Scarlett Johansson

PHOTO FOURNIE PAR WALT DISNEY PICTURES

Scarlett Johansson dans Black Widow

Scarlett Johansson a décidé de poursuivre en justice le studio Disney, qu’elle accuse de rupture de contrat à la suite de sa décision de sortir Black Widow simultanément en salle et sur la plateforme Disney+. Denis Villeneuve appuie entièrement l’actrice. « Qu’arriverait-il si l’inverse se produisait et que nous ne respections pas les contrats que nous avons signés de notre côté ? demande le cinéaste. En plus, il est faux de croire que le cinéma sur grand écran ne va pas bien. Mais cette industrie est en montagnes russes, ce qui ne cadre pas avec le désir de stabilité prisé par Wall Street. Et ces abonnements sur les plateformes apportent aux studios des revenus fixes. Je n’ai rien contre les plateformes, bien au contraire. Elles constituent un outil extraordinaire pour nous donner accès à la mémoire du cinéma. Mais la carrière d’un film doit d’abord commencer par le grand écran. À partir de maintenant, je vais d’ailleurs exiger par contrat que mes films sortent d’abord en exclusivité en salle. »

Un film, deux formats

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. PICTURES

Paul Atréides (Timothée Chalamet) poursuivi par un ver géant dans Dune – Part One

Il n’existe qu’une seule version de Dune – Part One, mais le cinéphile aura le choix de le voir en salle en deux formats : Dolby Atmos ou IMAX. « Nous avons tourné le film de deux façons, explique le cinéaste. Des formats numériques nous permettent maintenant de tourner carrément en IMAX. Je souhaitais d’abord tourner en pellicule, mais après quelques tests, j’ai senti que ça ne donnait pas le bon feeling. Il en résultait un aspect nostalgique qui ne fonctionnait pas avec une production qu’on voulait vraiment pousser vers l’avant. J’adore la version en IMAX parce qu’elle est hyper immersive, d’autant que dans cette histoire, l’être humain devient écrasé par la puissance de la nature. Je suis tout aussi amoureux de la version en Dolby Atmos, parce que c’est ce qu’il y a de plus précis et de plus puissant au niveau sonore. Je recommande autant l’une que l’autre ! »

Médias sociaux et tribalisation de la culture

PHOTO BRENDAN MCDERMID, ARCHIVES REUTERS

Denis Villeneuve fait partie de ces cinéastes dont les moindres déclarations se répandent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux partout sur la planète, particulièrement auprès des admirateurs de science-fiction. « J’essaie de ne pas trop y penser, mais oui, ça peut parfois être un peu étourdissant. Je n’ai pas de comptes actifs ni de représentation officielle sur les médias sociaux. Sur Twitter, j’ai ouvert un compte anonyme qui me sert uniquement à suivre l’actualité cinéma et les nouvelles internationales comme sur un fil de presse. Il est vrai qu’une déclaration peut se répandre rapidement, mais je crois que ça reste quand même à l’intérieur d’un cercle précis, comme s’il s’agissait d’un écosystème particulier. Ça rejoint d’ailleurs les dangers de la diffusion en ligne, avec les “tribus” Apple, les “tribus” Hulu, les “tribus” Amazon, Netflix, etc. Cela crée une tribalisation de la culture et j’y vois quelque chose de dangereux parce que tout se déroule désormais en vase clos. Or, un film qui prend l’affiche dans les salles de cinéma est accessible à tout le monde. La beauté du cinéma est de créer des passerelles et d’ouvrir des portes. »

Une stratégie de sortie inédite

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. PICTURES

Rebecca Ferguson, Zendaya, Javier Bardem et Timothée Chalamet dans Dune – Part One

Après son passage dans quelques festivals, Dune – Part One amorcera sa carrière commerciale en Europe dès le 15 septembre, jour où il prendra l’affiche dans plusieurs pays du vieux continent, notamment en France. Il arrive parfois qu’une production hollywoodienne soit exploitée à l’étranger quelque temps avant la sortie nord-américaine, mais rarement avec un tel décalage. La sortie en salle chez nous – pas question d’une plateforme au Québec et au Canada, ni ailleurs qu’aux États-Unis – est prévue cinq semaines plus tard, soit le 22 octobre. « La pandémie provoque un engorgement des films dans chaque territoire, indique celui qui, en 2017, fut finaliste aux Oscars dans la catégorie de la meilleure réalisation. Nous avons une réponse très forte et très enthousiaste dans tous les pays, et ils souhaitent tous donner à Dune les meilleures chances. L’idée fut donc d’ajuster les dates de sortie dans chaque territoire afin de lui offrir le meilleur espace possible pour se faire valoir. Le film sera à l’affiche dans les salles longtemps partout sur la planète et cette idée me plaît bien. »