En lice pour 13 trophées Iris au prochain Gala Québec Cinéma, le deuxième long métrage de Sophie Dupuis plonge dans la profondeur des mines de l’Abitibi pour y raconter ce qui se trame dans le cœur de ces hommes qui passent une bonne partie de leur vie sous terre. Souterrain est aussi un hommage à la famille. Entretien.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Avec Chien de garde, son premier long métrage, Sophie Dupuis a d’emblée imposé un ton, un style, et sa capacité à soutirer le meilleur des acteurs qu’elle filme a aussi été saluée. Après ce drame familial intimiste foudroyant, la réalisatrice, fière Valdorienne, propose maintenant Souterrain, un film qu’elle cogite depuis ce jour où son père mineur l’a invitée à venir passer un quart de travail avec lui. C’était il y a un peu plus de 10 ans.

« En Abitibi, c’est presque banal d’avoir un proche qui travaille dans une mine, car c’est le cas d’à peu près tout le monde, explique-t-elle au cours d’un entretien accordé à La Presse. On ne connaît cependant pas vraiment le travail des mineurs au quotidien, ni à quoi ça ressemble vraiment. Nous sommes tous descendus dans une mine musée à Val-d’Or, mais à part ça, nous, les proches des mineurs, nous ne vivons pas la vraie expérience. Quand je suis descendue dans la mine où travaille mon père, ce fut une révélation. J’ai tout de suite su que j’allais faire un film là-dessus un jour ! »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Sophie Dupuis (réal), Théodore Pellerin (t-shirt noir) et Joakim Robillard (avec casquette) pour le film Souterrain, un drame qui se déroule dans une mine de l’Abitibi.

Fraternité masculine

À cette époque, Sophie Dupuis étudiait le cinéma dans une université à Montréal. Dès 2010, elle a commencé à faire des recherches en vue d’écrire son scénario. Concrètement, cela veut dire qu’elle a passé beaucoup de temps dans sa ville natale, à rencontrer des gens et à recueillir leurs témoignages. Elle est aussi descendue dans différentes mines une bonne douzaine de fois. La matière était tellement riche que la cinéaste a dû faire des choix. Quel angle fallait-il emprunter pour raconter ce monde le mieux possible ?

« J’ai surtout été charmée par cette fraternité masculine, dans laquelle s’entremêlent toutes les générations, confie-t-elle. Ces hommes sont animés d’un vrai sentiment de fierté et d’appartenance. On pourrait croire que, ce travail étant très accessible et très bien payé, les gars se dirigent vers la mine par simple réflexe, mais ce n’est pas le cas. Ils parlent de leur métier avec passion, des étoiles dans les yeux. »

Au fil des années, je me suis surtout intéressée au fait que ces gars sont souvent de grands tendres sous leurs allures de tough. Ils sont capables de dire qu’ils s’aiment même si c’est toujours en joke. Je trouvais ça beau.

Sophie Dupuis, réalisatrice

Mettant en vedette une distribution imposante, de laquelle font partie Théodore Pellerin, James Hyndman, Catherine Trudeau, Guillaume Cyr, Mickaël Gouin, Chantal Fontaine, Bruno Marcil, Jean L’Italien et Lauren Hartley, Souterrain relate le parcours d’un jeune mineur (Joakim Robillard dans son premier grand rôle au cinéma) dont la vie personnelle est chamboulée par une découverte remettant en question sa relation de couple, ainsi que sa conception même de la masculinité.

« Le thème de la masculinité s’est progressivement imposé, même si ce n’est pas ce que j’avais prévu au départ, précise Sophie Dupuis. J’avais vraiment envie de montrer ce qu’est, d’une certaine manière, la définition du succès pour ces gars qui gagnent bien leur vie, avec le matériel, la famille et tout ça. Je voulais confronter mon personnage à un obstacle qui l’obligerait à se redéfinir, et même à se rendre compte qu’autour de lui, les gens n’ont pas nécessairement la même vision carrée de la masculinité. Je veux tellement que les mineurs se reconnaissent. Ce film est un hommage à ce milieu, à la famille, à mon père, à mes oncles, à mes cousins que j’aime. »

PHOTO FOURNIE PAR AXIA FILMS

Joakim Robillard dans Souterrain, deuxième long métrage de Sophie Dupuis

Un tournage sous terre

La cinéaste a beaucoup discuté de ces thèmes avec les comédiens. Elle a aussi voulu évoquer avec eux le lien familial qui se tisse entre tous ces hommes qui doivent impérativement être attentifs au bien-être émotif et mental des autres, parce que leur sécurité en dépend. Le tournage de Souterrain, précisons-le, a eu lieu dans une vraie mine, d’une profondeur de plusieurs centaines de mètres.

J’ai su par la suite qu’il y avait une certaine nervosité au sein de l’équipe à l’idée de descendre, mais tout le monde était enthousiaste.

Sophie Dupuis, réalisatrice

« Quand nous avons formé l’équipe, nous nous sommes assurés que tout le monde était à l’aise avec l’idée de descendre sous terre. La meilleure formation possible leur a été donnée en guise de préparation, mais au bout du compte, tu ne peux pas vraiment savoir ce que tu vas ressentir avant qu’arrive le moment où tu embarques dans la cage et que tu descends. Mais, vraiment, tout s’est bien passé. »

PHOTO FOURNIE PAR AXIA FILMS

Théodore Pellerin dans Souterrain

Théodore Pellerin, acteur fétiche

Théodore Pellerin, qui incarne un personnage handicapé, est pratiquement le seul comédien qui n’a pas eu à visiter les profondeurs de la mine. « Mais j’aurais tellement aimé ça ! », dit-il. L’acteur, lauréat du trophée Iris de la Révélation de l’année au Gala Québec Cinéma et du prix Écrans canadiens du meilleur acteur grâce à sa performance dans Chien de garde, a dû travailler son personnage, aussi atteint d’un trouble du langage, en amont avant de gagner le plateau. Théodore Pellerin a notamment pu bénéficier de la collaboration des gens du Théâtre aphasique, dirigé par Isabelle Côté.

« À part le trouble du langage et un handicap physique, rien n’était établi de façon plus précise au départ, explique l’acteur fétiche de la cinéaste. Sophie a fait beaucoup de démarches et je l’ai accompagnée en rencontrant des physiothérapeutes, des orthophonistes, différents spécialistes. Ce fut vraiment un travail parce que le texte était écrit comme si la parole du personnage n’était pas du tout affectée. Je me suis préparé de mon côté à Montréal alors que Sophie était à Val-d’Or depuis un mois. Une fois le tournage amorcé, ce fut plus sécurisant ! »

« J’aime écrire des personnages hors normes, souligne Sophie Dupuis. Théo et moi avons travaillé ensemble pour dessiner le sien, mais c’est lui qui l’a construit. J’aime travailler avec les comédiens, leur donner une grande place dans la création, et je souhaite qu’ils me dépassent dans la maîtrise de leur personnage. Travailler avec les acteurs est ce que je préfère de mon métier. Ils me passionnent ! »

Souterrain prendra l’affiche le 4 juin.

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