Avec son inséparable comparse Éric Toledano, Olivier Nakache s’est immergé dans le monde de ceux qui prennent soin des enfants et des adolescents autistes. Pour Hors normes, les réalisateurs d’Intouchables et du Sens de la fête ont entraîné Vincent Cassel et Reda Kateb dans une expérience humaine particulière, à laquelle ils sont eux-mêmes sensibilisés depuis longtemps.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Éric Toledano et Olivier Nakache occupent une place à part dans le cinéma français. Leurs noms évoquent d’abord une amitié indéfectible, quasi fusionnelle, née il y a plus de 25 ans. Et qui, comme l’indique Olivier Nakache, est « partie pour la vie », quoi qu’il arrive. Les deux complices, qui écrivent et cosignent tous leurs films ensemble depuis Le jour et la nuit, leur tout premier court métrage, ont aussi imposé leur propre style de comédie humaniste et parviennent à séduire la critique et le grand public à la fois. À ce jour, Intouchables, sorti en 2011, reste le troisième grand succès public de tous les temps en France, tout juste derrière Titanic et Bienvenue chez les Ch’tis.

« Chaque fois, nous essayons d’aller là où l’on ne nous attend pas, a expliqué le cinéaste au cours d’un entretien accordé à La Presse l’an dernier lors des Rendez-vous du cinéma français d’Unifrance à Paris, deux mois avant que le monde entier ne se mette sur pause.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Le cinéaste Olivier Nakache

Nous essayons d’utiliser la liberté dont on dispose à bon escient et le public semble être disposé à nous suivre. Que Hors normes ait attiré plus de deux millions de spectateurs nous a particulièrement fait chaud au cœur, car ce film-là — et c’est bien tant mieux — nous faisait peur !

Le cinéaste Olivier Nakache

Une tonalité différente

Même si le récit est parsemé de touches d’humour, Hors normes est davantage un drame social qu’une comédie. Il est vrai qu’il se distingue en cela des films précédents. Mais au-delà de cette tonalité différente, le récit évoque également une réalité difficile, celle des autistes dont les cas sont plus lourds. Ces jeunes aboutissent alors dans des associations en marge du système, souvent sans ressources, tenues à bout de bras par des éducateurs spécialisés qui y investissent tous les aspects de leur existence, souvent au sacrifice de leur vie privée. Les personnages qu’incarnent Reda Kateb et Vincent Cassel sont d’ailleurs directement inspirés de deux d’entre eux, que les cinéastes connaissent depuis longtemps.

PHOTO FOURNIE PAR MK2 | MILE END

Reda Kateb et Vincent Cassel incarnent des éducateurs auprès de jeunes autistes dans Hors normes.

« Nous avons d’abord fait la rencontre de Stéphane Benhamou à l’époque où Éric et moi étions moniteurs de colonies de vacances, indique Olivier Nakache. Comme il avait alors besoin d’un petit film pour présenter son association, nous sommes allés à Saint-Denis avec notre petite caméra, à l’endroit même où, 20 ans plus tard, nous avons tourné des scènes avec Vincent Cassel. C’est là que nous avons rencontré Daoud Tatou, qui s’occupait aussi de jeunes autistes. Leur travail était alors embryonnaire, mais ces deux hommes s’étaient donné pour mission de s’occuper de ces jeunes dont personne ne voulait. Il y a quelques années, la chaîne Canal+ nous a offert une carte blanche et nous avons réalisé un documentaire de 26 minutes, dont le titre était On devrait en faire un film. C’était quasiment prémonitoire. »

« Pas le droit à l’erreur »

L’idée d’écrire une œuvre de fiction en s’inspirant de l’histoire des deux éducateurs ne relevait cependant pas de l’évidence. Éric Toledano et Olivier Nakache ont d’ailleurs réfléchi longtemps pour trouver la bonne manière. Les deux cinéastes estimaient avoir la responsabilité — assez lourde — de rendre justice à tous les aspects d’une problématique complexe, tant du côté de ceux qui sont atteints d’autisme que de ceux qui les entourent.

« Quand on se lance dans une telle entreprise, nous n’avons pas le droit à l’erreur, reconnaît le cinéaste. Nous nous sommes immergés dans ce monde et avant même d’écrire une seule ligne de scénario, nous avons invité Vincent [Cassel] et Reda [Kateb] à venir voir les associations, chacun séparément, en leur disant que si ça les branchait, on allait écrire un film. Le soir même, après leur visite, ils nous ont tous deux donné leur accord. Ensuite, nous avons fait une enquête pour répondre à toutes nos interrogations en cherchant les raisons pour lesquelles personne ne peut s’occuper de ces jeunes.

Il y avait au moins 50 portes par lesquelles on pouvait entrer pour raconter cette histoire. Il nous a fallu du temps pour écrire.

Olivier Nakache

Le tandem tenait aussi à ce que Hors normes, où plusieurs acteurs autistes sont mis à contribution, soit un long métrage de cinéma plutôt qu’un reportage. D’où le choix de proposer les rôles d’éducateurs à deux des acteurs les plus en vue du cinéma français.

« Pour évoquer la réalité au mieux, il nous fallait passer par le cinéma et nous avons tout de suite pensé à Vincent et Reda, deux “gueules” très puissantes. Nous avions envie d’offrir à Vincent un genre de rôle qu’il n’avait encore jamais joué et de mettre en face de lui un autre joueur étoile. Comme une sorte de rencontre au sommet entre Roger Federer et Rafael Nadal ! »

PHOTO FOURNIE PAR MK2 | MILE END

Vincent Cassel dans Hors normes

Un véritable impact

Reda Kateb, qui a en outre campé un rôle dans La grande noirceur, de Maxime Giroux, précise de son côté avoir pour la toute première fois de sa carrière accepté un rôle sans même lire un scénario. Hors normes, dit-il, lui a permis une exploration formidable à titre d’être humain.

« J’ai fait des rencontres marquantes dans les associations et il me semblait nécessaire d’y passer du temps », confie le comédien.

Jouer avec des acteurs autistes est une expérience très riche parce que rien d’autre n’existe que le moment présent pour eux. Ils n’ont pas l’appréhension de ce qui va suivre et c’est exactement ce qu’on recherche quand on joue.

L’acteur Reda Kateb

« En revanche, il y a parfois d’inévitables sorties de route, certains imprévus aussi, mais cela reste à mes yeux très positif. Tout ce qui peut briser un peu la mécanique apporte quelque chose d’unique et d’humain. Et puis, il est très rare qu’un film ait un véritable impact social. Des gens venaient nous voir, Vincent et moi, comme si nous étions vraiment des éducateurs et nous remerciaient pour notre travail. Je n’ai jamais eu un sentiment d’imposture, mais là, quand même, un peu ! »

PHOTO THOMAS SAMSON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Olivier Nakache et Reda Kateb, à l’occasion de la cérémonie des Césars présentée cette année

Hors normes a ainsi pu sensibiliser les instances gouvernementales françaises à la cause. Lancé au Festival de Cannes en 2019, où il a fait l’objet d’une présentation spéciale, le long métrage a eu des retombées avant même qu’il se fasse.

« Nous avons été convoqués au ministère de la Santé avant le tournage parce que les responsables étaient intéressés par les solutions que nous pouvions proposer, explique Olivier Nakache. Une fois le film fait, nous avons pu le présenter à l’Assemblée nationale, à l’Élysée, et les choses se sont accélérées au chapitre des agréments. Nous en sommes d’ailleurs très fiers. Des choses se mettent en place, mais, bien entendu, l’argent reste toujours le nerf de la guerre. Cela dit, vous avez beaucoup d’avance sur nous au Québec en cette matière. »

Hors normes prendra l’affiche en salle le 21 mai.