Au sein de Québec inc., André Chagnon a été l’homme de la câblodistribution et le fondateur de Vidéotron. Ce que racontent Joëlle Arseneau et Garance Chagnon-Grégoire dans un documentaire qui retrace la carrière de cet homme d’affaires humble avec, en parallèle, un regard sur l’histoire du Québec. Entrevue.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

« C’était passionnant. On se sentait comme étant en train d’inventer un nouveau monde. »

Ancien vice-président au marketing chez Vidéotron, Jean-Pascal Lion fait cette remarque savoureuse au début du documentaire En tête de ligne consacré à André Chagnon et à la naissance de Vidéotron, son entreprise de câblodistribution.

Et au terme du visionnement de ce film de 108 minutes (voir notre critique à la fin), force est d’admettre qu’il a raison. Importer la câblodistribution au Québec a été l’affaire de quelques pionniers dont André Chagnon, 93 ans aujourd’hui, fut le fer de lance.

Les réalisatrices Joëlle Arseneau et Garance Chagnon-Grégoire, cette dernière étant la petite-fille de l’homme d’affaires, ont trouvé les bons exemples pour en faire la démonstration. Or, disent-elles en entrevue, ce n’était pas une mince tâche.

Dans un souper entre amis, nous parlions d’André Chagnon pour nous rendre compte que peu de gens de notre génération [elles ont amorcé le projet dans la vingtaine] savent qui il est. Nous y avons vu une bonne histoire à raconter. Et pas simplement son histoire, mais celle de l’arrivée de la télévision et du câble dans les foyers québécois.

Garance Chagnon-Grégoire

« Mais à voir la réaction des gens à qui nous évoquions ce projet, nous nous sommes dit qu’il fallait rendre ça intéressant, enchaîne Joëlle Arseneau. Il fallait bien illustrer le propos et vulgariser des concepts scientifiques et technologiques pas faciles à comprendre. »

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Joëlle Arseneau et Garance Chagnon-Grégoire

Avec l’aide du scénariste Fabien Fauteux et de la monteuse Aube Foglia, elles ont écrit un scénario qui a permis de surmonter les aspérités inhérentes à ces éléments plus abstraits.

Explorer le sujet

Présenté plus tôt cette semaine aux Rendez-vous Québec Cinéma, le film fait ainsi une large place à des témoins, collaborateurs d’André Chagnon et personnalités comme l’ancien premier ministre Lucien Bouchard, le chef d’antenne Pierre Bruneau et l’historien Laurent Turcot. Leurs propos permettent une meilleure mise en contexte.

« Il nous a été assez facile de convaincre les gens de témoigner, dit Joëlle Arseneau. Ils étaient enthousiastes à l’idée de raconter cette période de leur vie. Tous ont été très généreux. Et à force d’accumuler les entrevues dans lesquelles nous apprenions toujours de nouveaux détails, nous en sommes venues à la conclusion que nous avions raison d’explorer ce sujet. »

Une chose qui nous a marquées est de voir combien les gens ont aimé travailler avec André. Il a été un bon chef d’entreprise pour bien des gens.

Garance Chagnon-Grégoire

Ironiquement, André Chagnon est moins porté à parler de ses réalisations, dit Mme Chagnon-Grégoire. « Mon grand-père n’est pas quelqu’un qui se vante de ses réalisations, dit-elle. Il regarde tellement vers l’avant que de parler du passé ne lui vient pas naturellement. En faisant les entrevues pour le film, j’ai donc appris plein de choses qui ont été de belles découvertes. »

André Chagnon a vu le documentaire avant sa sortie en salle. Sa petite-fille voulait qu’il en soit fier. Mais elle ajoute qu’il fallait aussi évoquer certains passages plus négatifs de son histoire. « Nous voulions être honnêtes dans notre démarche et donc nommer ce qui a été critiqué. Pour nous, c’était important », dit-elle.

Comment décrire M. Chagnon ? « Des gens l’ont comparé à un grand chêne droit, dit Garance Chagnon-Grégoire. Quelqu’un de solide, à qui on peut faire confiance et qui ne se laisse pas ébranler par des rafales. » « Un homme curieux qui s’intéresse absolument à tout. Cela en a fait un grand visionnaire », conclut Joëlle Arseneau.

Un récit ludique, humain, historique ★★★½

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Scène du film En tête de ligne

La plus belle qualité de ce documentaire, dont le défilement est somme toute classique, est d’emprunter un ton et des exemples visuels joyeux, ludiques, familiaux, mais toujours informatifs. Surtout dans sa première partie émaillée de plusieurs effets d’animation à la fois simples et convaincants. Par ailleurs, si André Chagnon est, aux dires de sa petite-fille, peu loquace sur ses réalisations, il est mû par un esprit de famille très fort. Et on n’est pas ici dans le cliché entrepreneurial. Les deux réalisatrices le montrent avec maints exemples, notamment son amour pour sa femme Lucie, aujourd’hui disparue. Elles réussissent aussi à montrer comment cet enfant de Montréal-Nord est parti de rien et que son histoire s’inscrit dans celle d’un Québec cherchant à se défaire de l’héritage négativiste de la Grande Noirceur. Le film s’encroûte un peu dans son deuxième segment. Sans doute le reflet du fait que les affaires sont devenues sérieuses dans cet empire devenu un géant. Le tout dernier segment, consacré à la fondation familiale, n’est pas le plus excitant. Mais de façon générale, ce film a tout pour plaire et instruire, et contribue à l’enrichissement de l’histoire du Québec.

En salle dès ce vendredi.