Dans Miss, Alexandre Wetter se glisse dans la peau d’un garçon dont le rêve, depuis toujours, est de participer au concours Miss France à titre de candidate. Pour cet ancien mannequin androgyne ayant défilé pour Jean Paul Gaultier, ce premier grand rôle au cinéma est pratiquement du cousu main.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Il y a quelques années, Ruben Alves, connu surtout grâce à La cage dorée, a d’abord cherché à écrire un film dont le personnage principal aurait été une personne transgenre. Quelqu’un dans son entourage ayant déjà fait la transition, le cinéaste trouvait le sujet fort inspirant, sans toutefois jamais parvenir à accoucher d’un scénario satisfaisant à ses yeux. Tout a changé le jour où il est tombé sur le profil d’Alexandre Wetter sur Instagram. Ce dernier a la particularité de s’incarner artistiquement en utilisant autant une identité masculine que féminine. Puisqu’il n’a pas subi de transition et n’a pas du tout l’intention de franchir cette étape, le thème de la transidentité a alors cédé le pas à celui de l’androgynie.

« J’ai toujours eu cette envie de travailler ma féminité, du moins, la vision que j’en ai, que je traduisais en photos, explique Alexandre Wetter au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. J’aime évoluer dans l’univers du beau. Je tiens à ce que tout ce que je présente soit agréable à l’œil parce que j’estime qu’un message passe beaucoup mieux par la douceur. Ruben m’a alors contacté, pour un projet qui ne s’est finalement pas fait, et j’ai accepté le rendez-vous sans même vraiment savoir qui était l’homme en face de moi, car je n’avais pas vu La cage dorée encore. Mais j’ai regardé son film tout de suite en rentrant chez moi et j’ai adoré. J’ai rappelé Ruben le lendemain en lui disant que je voulais faire du cinéma ! »

Pour le grand public

Aux yeux du réalisateur, l’idée était de s’éloigner du film de niche pour ratisser plus large et emporter l’adhésion du grand public au passage. Autrement dit, Ruben Alves cherchait à aborder de façon accessible un thème bien contemporain, vecteur de changements de mentalité, à l’heure où l’on réfléchit beaucoup aux questions d’identités de genre.

« Avec Alex, lors d’un déjeuner, nous cherchions comment le personnage pourrait vivre sa féminité d’une façon qui pourrait rallier un large public, rappelle Ruben Alves. Il a d’abord suggéré Marianne [figure symbolique de la République française], mais ça aurait été un peu compliqué. »

PHOTO FOURNIE PAR UNIFRANCE

Miss est le deuxième long métrage de fiction de Ruben Alves.

Quand j’ai à mon tour évoqué un personnage qui pourrait s’inscrire au concours de Miss France, j’ai vu ses yeux s’éclairer. J’ai senti un tel enthousiasme de sa part que je suis ensuite allé rencontrer la directrice de l’organisation, Sylvie Tellier, pour lui en parler. J’ai été accueilli à bras ouverts, preuve d’une belle ouverture d’esprit et d’un souci de modernité.

Ruben Alves, réalisateur de Miss

Il convient ici de préciser qu’en France, le concours de la Miss du pays emprunte la forme d’une grande émission de variétés, dont la popularité ne se dément pas, malgré les critiques, qui font valoir un rapport à la féminité datant d’un autre âge. Le cinéaste explique ce succès par la réunion des admirateurs et des détracteurs, ce qui, au bout du compte, fait beaucoup de monde.

« Plusieurs téléspectateurs suivent ce concours comme s’ils y transposaient leurs propres rêves. Le pays est en perte de repères identitaires — particulièrement les régions — et Miss France est le seul grand évènement télévisuel qui, en heure de grande écoute, met justement les régions en valeur. Après, il y a les autres qui regardent l’émission au second degré, pour s’en moquer, et tout ça contribue au succès du concours ! »

Ancré dans son époque

Dans Miss, le concours de Miss France sert de prétexte pour aborder le thème d’une quête d’identité que la société est prête — ou pas — à accueillir. Pour Alexandre Wetter, qui a été cité aux Césars dans la catégorie du meilleur espoir masculin, ce film est bien ancré dans son époque, ni en avance ni en retard.

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Thibault de Montalembert et Isabelle Nanty dans Miss, un film de Ruben Alves

« Grâce à son intelligence du cœur, Ruben propose un personnage dont la recherche est clairement fluide, d’une façon rarement montrée au cinéma », souligne Alexandre Wetter.

La sexualité du personnage n’est pas du tout évoquée ni définie. Cette espèce de page blanche est sans doute la chose qui définit le mieux notre époque. Cela évoque une volonté de souplesse dans l’identité, sans devoir tout casser.

Alexandre Wetter, qui tient le premier rôle dans Miss

Cette souplesse vaut d’ailleurs à Alexandre Wetter une belle popularité sur les réseaux sociaux. Cette façon de cultiver le beau lui a évité jusqu’à présent le genre de commentaires parfois désobligeants que des anonymes peuvent formuler derrière un écran.

« Je n’ai jamais eu de problème avec les réseaux sociaux, j’ai beaucoup de chance ! dit-il. Mon approche fait en sorte que je suis toujours dans la bienveillance. Rêver nous appartient et personne ne peut nous en empêcher. Ce qui est bien dans ce film, c’est que le spectateur est amené à souhaiter qu’Alex puisse aller au bout de son rêve. C’est ça qui est beau. La seule personne avec qui on reste pour la durée entière de notre vie, c’est nous-même. Alors, pourquoi avoir peur de soi ? »

Une corde sensible

Même si la carrière en salle de Miss a dû être interrompue au bout de quelques jours à cause de la pandémie, les réactions émues des spectateurs ont pu faire comprendre à l’acteur et au cinéaste à quel point le film a touché une corde sensible.

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Alexandre Wetter dans Miss, un film de Ruben Alves

« Des gens de tous âges, et particulièrement des hommes, ont tenu à nous témoigner leur affection », fait remarquer Ruben Alves.

L’expérience ayant été forte et concluante, Alexandre Wetter souhaite maintenant poursuivre une carrière d’acteur.

« Le jeu et le mannequinat n’ont rien à voir, soutient-il. Quand on défile, quand on pose, on s’invente un personnage, une sorte de surmoi qui n’a rien à voir avec la réalité. Quand on joue au cinéma, c’est le contraire. Il faut baisser la garde et être plus authentique. Quand j’ai pu regarder Miss une première fois, j’étais tout seul dans une salle et je n’ai pas arrêté de pleurer ! Je ne comprenais pas ce qui se passait. C’était comme voir quatre mois de travail, concentrés en moins de deux heures. J’ai été estomaqué, sidéré. La caméra capte des moments qu’on ne soupçonne même pas. Les deux métiers sont extraordinaires, mais maintenant que j’ai goûté au cinéma, je ne veux plus en sortir ! »

Miss prendra l’affiche le 26 mars.