Notre directrice invitée revient sur 10 moments et repères précieux dans sa vie d’artiste et sa vie tout court.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Enracinée dans la résilience

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Anaïs Barbeau-Lavalette en 2002 avec son père Philippe Lavalette, directeur photo

« Je suis l’enfant de deux résiliences », conclut Anaïs Barbeau-Lavalette, après avoir souligné que sa mère et son père avaient grandi dans des familles marquées par l’abandon. Ses racines, c’est aussi un grand-père courageux qui était dans la Résistance et une grand-mère aimante qui a travaillé en usine toute sa vie du côté de son père, le directeur photo Philippe Lavalette, et des grands-parents artistes et libres penseurs du côté de sa mère, Manon Barbeau, qui a fondé le projet Wapikoni mobile. « Je proviens de ces deux lignées, de ces deux territoires, dit-elle. Mes parents sont deux esprits libres, des êtres sensibles à l’Autre, à la singularité du genre humain. Tout ce qui est dans la marge les touche, probablement à cause de leur histoire personnelle à chacun. »

Petit prince aux pieds nus

PHOTO FOURNIE PAR ANAÏS BARBEAU-LAVALETTE

Des jeunes des bidonvilles du Honduras

À l’orée de la vingtaine, partie travailler pour une ONG dans un bidonville du Honduras, juste après le passage de l’ouragan Mitch, Anaïs Barbeau-Lavalette a monté avec un metteur en scène hondurien, Tomas Sierra, Le petit prince de Saint-Exupéry avec des jeunes des bidonvilles. « On a travaillé pendant un an avec des enfants qui, au début, se foutaient du théâtre », raconte-t-elle. Ceux qui sont restés se sont investis dans le projet, ont mis leur grain de sel à l’adaptation. Un article de journal ayant attiré l’attention du président du pays, le spectacle a été présenté au théâtre national de Tegucigalpa, la capitale. Quelques mois plus tard, les jeunes sont même venus le jouer à Montréal. Épaulée par la productrice Monique Simard, la cinéaste a filmé toute cette aventure et en a tiré Les petits princes des bidonvilles. Sa conviction que le cinéma est un outil pour faire changer les choses date de là.

L’INIS

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

André Melançon à la 17e Soirée des Jutra (cérémonie renommée depuis le Gala Québec Cinéma), en décembre 2014

Les petits princes des bidonvilles a été le laissez-passer d’Anaïs Barbeau-Lavalette pour entrer à l’Institut national de l’image et du son (INIS). André Melançon a eu de bons mots pour elle. « Il m’a dit que j’étais prête à faire du cinéma », raconte-t-elle. Elle a croisé à l’INIS des gens comme Robert Morin et Colette Loumède, qu’elle décrit comme des « esprits libres ». « C’était une formation super intéressante parce que les gens débarquaient d’un plateau de tournage et y retournaient ensuite, se rappelle-t-elle. C’était dans l’action. »

Étudier en Palestine

PHOTO FOURNIE PAR MICRO_SCOPE

Anaïs Barbeau-Lavalette sur le plateau du film Inch’Allah, en Jordanie. Elle tient son fils aîné dans ses bras.

Les premiers films d’Anaïs Barbeau-Lavalette découlent tous d’un travail sur le terrain. L’un des projets auxquels elle a participé l’a menée en Palestine pendant cinq semaines. « Assez longtemps pour que je sois accrochée, mais pas assez pour comprendre », dit-elle. La jeune cinéaste est donc retournée en Palestine pour étudier l’arabe et les sciences politiques à Ramallah. « La Palestine, c’est marquant dans ma trajectoire, ça va toujours le rester », dit-elle à propos de ce séjour au cours duquel elle a même rencontré Yasser Arafat. Et aussi celle qui allait devenir la première femme kamikaze. Les premières ébauches de ce qui allait devenir son film Inch’Allah datent de cette époque.

Le monde mène à Hochelaga

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Anaïs Barbeau-Lavalette sur le plateau de tournage du film Le ring, en 2006

Après un projet parrainé par l’ONU au cours duquel elle a filmé les ravages du sida en Afrique du Sud et des escadrons de la mort dans une favela du Brésil, Anaïs Barbeau-Lavalette est rentrée au pays habitée par un sentiment d’impuissance. Elle a mis sa caméra de côté. Et décidé d’agir autrement. À la suite d’une rencontre avec le DJulien, elle est devenue la « grande sœur » d’une ado de 12 ans vivant dans Hochelaga-Maisonneuve. C’est à travers cette relation qu’elle a découvert ce quartier et ses gens, ces vies qui battaient de l’aile dans la même ville qu’elle. « C’est à partir de ces rencontres que j’ai écrit Je voudrais qu’on m’efface et qu’est né Le ring », explique-t-elle. Encore une fois, l’inspiration lui est venue de ses expériences « sur le terrain ».

Un état de grâce

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Anaïs Barbeau-Lavalette en 2016, devant un tableau de son grand-père, Marcel Barbeau

Le chapitre de La femme qui fuit est lié à ses enfants, en particulier à sa benjamine. Confinée au lit pour éviter un accouchement prématuré, elle s’est mise à écrire au sujet de sa grand-mère maternelle, sur son absence en fait, pour combler un vide dans la lignée féminine de sa famille. « Dans ma tête, j’écrivais pour faire face à l’immobilité, pour ma mère et pour ma fille. That’s it» Elle a écrit dans un « état de grâce ». Ce livre est une « bombe » dans la vie de l’auteure et réalisatrice. Il s’est vendu à plus de 150 000 exemplaires au Québec et en France, selon son éditeur. Un bel « accident » de parcours.

Documentaires scéniques

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Anaïs Barbeau-Lavalette, en 2014, avec son amoureux, Émile Proulx-Cloutier, cocréateur de ses « documentaires scéniques »

Anaïs Barbeau-Lavalette et son amoureux, l’acteur et chanteur Émile Proulx-Cloutier, travaillent peu ensemble. Par choix. Sauf pour ces projets qu’ils ont appelés les « documentaires scéniques », qui consistent à emmener sur scène des gens qui racontent leur propre histoire. « C’est l’endroit où je me sens le plus près de ce que j’appellerais un art humaniste, dit-elle. J’ai l’impression d’aller recueillir l’essence des gens qu’on n’écoute pas, qu’on ne regarde pas, sans qu’ils aient à se transformer ou être interprétés par quelqu’un d’autre. » Le dernier projet de documentaires scéniques du tandem, Pas perdus, devait être présenté l’année dernière au Théâtre d’Aujourd’hui. Il est reporté à une date indéterminée.

Réalisatrice, c’est tout

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Au centre, les comédiennes Kelly Depeault et Éléonore Loiselle, sur le plateau de La déesse des mouches à feu, en juin 2019

La déesse des mouches à feu est le premier film tourné par Anaïs Barbeau-Lavalette dont elle n’a pas aussi écrit le scénario (signé Catherine Léger, d’après le roman du même nom de Geneviève Pettersen). « Je n’avais rien d’autre à défendre que l’essence de ce récit-là, que la fougue adolescente. Ce n’est pas de gros enjeux de société comme ça pouvait l’être dans Inch’Allah, convient-elle. Ça m’a libérée d’un poids, d’une mission. Je pense que le film a gagné en liberté. » La déesse des mouches à feu est, dit-elle, le premier film « écoresponsable » tourné au Québec. Cette expérience, validée par des scientifiques, servira désormais de référence. « À partir de là, on peut juste tout améliorer pour l’industrie », espère-t-elle.

Chien blanc

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Romain Gary et Jean Seberg

Anaïs Barbeau-Lavalette réalisera un rêve en adaptant au cinéma Chien blanc, de Romain Gary, le livre qu’elle a le plus lu et relu dans sa vie. Le fils de Jean Seberg et du romancier lui a accordé les droits d’adaptation. « Il m’a dit : “Prends bien soin de ma mère, du personnage de ma mère dans ce film” », raconte la réalisatrice. Chien blanc, c’est en effet l’histoire de Seberg et Gary, qui découvrent que le chien qu’ils ont recueilli est dressé pour tuer les Noirs. « Ce couple blanc se trouve à prendre part à une lutte qui, a priori, ne lui appartient pas. Il y est question du complexe du “white savior”. Il est toujours très pertinent de se questionner sur le rôle des Blancs privilégiés (s’ils en ont un) dans les grands mouvements en marche pour l’égalité. » La réalisatrice croit que ce film, dont le tournage aurait dû commencer l’automne dernier, aura une résonance très forte à notre époque marquée par les récentes manifestations raciales aux États-Unis. « Je suis fébrile face à la chance que j’ai d’avoir ce beau film dans mes mains, dit-elle. J’espère lui faire honneur. »

Mères au front

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Laure Waridel et Anaïs Barbeau-Lavalette sont les co-instigatrices du mouvement Mères au front.

Il y a un peu plus d’un an, Anaïs Barbeau-Lavalette ne savait plus comment faire face à la « négligence » politique par rapport à la crise environnementale annoncée. Surtout, elle ne voulait pas que ses enfants aient le sentiment qu’elle avait continué sa vie comme si de rien n’était. Avec Laure Waridel et d’autres, elles ont voulu faire sortir les mères de leurs salons. Pourquoi les mères ? « Les mères sont les dernières à se fâcher, d’habitude elles couvent et protègent. Quand les mères sortent dans la rue et mettent leur poing sur la table, c’est qu’on arrive au bout. Quand les mères et les grands-mères sortent, c’est que ça suffit. Le cri des mères est le dernier cri, et non le moindre, celui qui vient quand tous les autres n’ont pas marché, celui qu’on ne peut ignorer. » Et c’est cette énergie qui la porte au quotidien depuis.