Sa carrière d’actrice est principalement caractérisée par une exigence cinéphile et de grands rôles dramatiques, mais Isabelle Huppert a prêté son talent avec enthousiasme au profit d’une comédie policière dans laquelle elle joue une traductrice judiciaire franco-arabe devenue trafiquante de stupéfiants. À ses yeux, La Daronne est beaucoup plus qu’une simple comédie.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Il est parfois de ces coïncidences dans la vie. Après avoir entendu une interview à la radio de l’autrice Hannelore Cayre, qui venait de remporter le Grand prix de littérature policière, Isabelle Huppert s’est précipitée dans une librairie pour acheter le roman La Daronne, qu’avait publié cette dernière peu de temps auparavant.

« En lisant ce livre, j’ai tout de suite vu qu’il y avait là un personnage formidable. Et qu’il était pour moi ! », a-t-elle récemment expliqué lors d’une entrevue réalisée en visioconférence dans le cadre des Rendez-vous du cinéma français d’Unifrance.

Il se trouve que pratiquement au même moment, le réalisateur Jean-Paul Salomé (Les femmes de l’ombre, Le caméléon), qui a présidé les destinées d’Unifrance pendant quelques années, a joint l’actrice pour lui proposer de jouer dans l’adaptation cinématographique qu’il s’apprêtait à mettre sur pied.

À titre de président de l’organisme chargé de la promotion du cinéma français dans le monde, poste qu’il a laissé en 2017, Jean-Paul Salomé a accompagné Isabelle Huppert pendant la longue tournée internationale organisée en marge du film Elle, de Paul Verhoeven. Au bout de ce périple, le réalisateur et l’actrice se sont promis de travailler ensemble pour un long métrage.

« Ce qui m’a séduite dans ce bouquin est d’abord le très beau portrait de femme qu’on y trouve, ajoute celle qui fut primée deux fois au Festival de Cannes. Je ne vois pas ce film comme une comédie uniquement. Il comporte aussi un aspect sociologique, car il évoque une réalité urbaine qui existe. Et puis, cette femme est totalement imprévisible, très libre dans sa façon d’agir. Cela faisait aussi partie du plaisir à jouer ce rôle. »

Un personnage franco-arabe

L’actrice, qui fut notamment d’un épisode mémorable de la série Appelez mon agent, se glisse ainsi dans la peau d’une interprète judiciaire franco-arabe, spécialisée dans les écoutes téléphoniques de la brigade des stupéfiants. Sa vie bascule lorsqu’elle découvre que l’un des trafiquants est le fils de l’infirmière dévouée qui s’occupe de sa mère dans une résidence où vivent des personnes en perte d’autonomie. Pour le couvrir, Patience Portefeux (c’est le nom du personnage !) décide de jouer des deux côtés de la loi. Et devient elle-même trafiquante…

PHOTO FOURNIE PAR AXIA FILMS

Scène de La Daronne, film de Jean-Paul Salomé

« Jouer un personnage comme celui-là vous donne une autorisation de faire à l’écran ce dont rêve toute actrice ou tout acteur : être à la fois soi et tout à fait une autre, ce qui est toujours le cas quand on joue. Mais cette fois, c’était encore plus flagrant, car le personnage emprunte une autre identité, une autre culture, une autre langue, et elle se doit d’y faire croire, à tout le moins vis-à-vis des gens qu’elle rencontre », explique Isabelle Huppert.

Il y a une proximité avec ce personnage qui le rend vrai. C’est ce qui m’a tout de suite fait penser qu’il y avait là un film et un rôle pour moi.

Isabelle Huppert

« Cette proximité, poursuit-elle, nous permettait de naviguer constamment entre la comédie et l’émotion. Ce portrait de femme a de la profondeur. Patience est aussi un peu mystérieuse, un peu mélancolique, et ça ajoute beaucoup à l’intérêt du film. Car au fond, cette femme est quelqu’un d’un peu déplacé. Quand, au début, elle a du mal à enfiler son gilet pare-balles, elle raconte déjà beaucoup de choses sur elle. Comme une métaphore à propos de quelqu’un qui n’est pas à sa place finalement. Et on ne sait pas si elle la trouvera ! »

Pour les besoins du rôle, la bûcheuse notoire qu’est Isabelle Huppert a appris phonétiquement toutes ses répliques en arabe, une langue qui lui était jusque-là tout à fait étrangère. À une époque plus sensible à la notion d’appropriation culturelle, aucune préoccupation de cette nature n’aurait été soulevée, ni pendant le processus d’écriture ni après.

« Je n’ai pas ressenti de danger sur ce plan. Le film a très bien marché lors de sa sortie en France et il n’y a pas eu de réactions choquées. Je ne l’ai pas ressenti en tout cas », a pu déclarer l’actrice avant qu’une panne généralisée de wi-fi dans l’hôtel parisien où se déroulait l’évènement organisé par Unifrance ne vienne abruptement interrompre la conversation.

Un avenir incertain pour le cinéma ?

Auparavant, Isabelle Huppert a quand même pu s’exprimer sur l’avenir du cinéma et l’impact qu’aura assurément la pandémie sur nos habitudes, une fois la « normalité » revenue.

« Je suis optimiste à certains moments, moins à d’autres. Parfois, je me rappelle ce que disait Jean-Luc Godard il y a très longtemps, alors qu’il annonçait déjà la mort du cinéma. À d’autres moments, j’entends une voix à l’intérieur de moi, qui semble ne pas vouloir y croire. Les voix plus pessimistes nous forcent cependant à les confronter et nous obligent à réagir. Moi aussi, je peux avoir du plaisir à rester sur mon canapé à regarder des séries, ce que je n’avais jamais fait auparavant. J’ai fait comme tout le monde et je me suis rendu compte que je n’étais pas plus protégée que quiconque. Je n’ai pas plus de réponses sur ce que ça peut provoquer dans un avenir plus ou moins proche. »

Bien que sa filmographie soit déjà l’une des plus impressionnantes du monde du cinéma, Isabelle Huppert a toujours aussi soif de beaux personnages. Cette envie de jouer est pour elle une indélogeable certitude.

« Les rôles et les films naissent d’abord de rencontres. C’est grâce à elles qu’ils se matérialisent. Je les espère encore nombreuses et multiples ! »

La Daronne est actuellement à l’affiche.

Isabelle Huppert au-dessus de la mêlée

On retiendra surtout de cette comédie policière, qui louvoie entre le thriller et le portrait d’une femme en quête d’une place bien à elle dans le monde, la présence d’Isabelle Huppert. La comédienne prend visiblement beaucoup de plaisir à se glisser dans la peau de l’héroïne d’une histoire d’abord racontée dans un roman de Hannelore Cayre. Interprète judiciaire de profession, franco-arabe, mère élevant seule une adolescente, proche aidante d’une mère (Liliane Rovère) souffrant de démence, Patience Portefeux semble enfin trouver son espace en enfilant les costumes d’une trafiquante de drogue. Cette dernière est cependant très recherchée par les membres de la brigade pour laquelle elle travaille, y compris son patron (Hippolyte Girardot), avec qui elle entretient une relation amoureuse. Jean-Paul Salomé (Les femmes de l’ombre, Le caméléon) semble parfois avoir du mal à jongler avec les aspects plus rocambolesques d’un récit parsemé de stéréotypes, et sa réalisation est plutôt convenue. Mais il y a le plaisir – toujours très grand – de voir en action l’une des plus grandes actrices de notre époque.

IMAGE FOURNIE PAR AXIA FILMS

La Daronne, film de Jean-Paul Salomé

★★★

Comédie policière

La Daronne

Jean-Paul Salomé

Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Liliane Rovère

1 h 44