Lundi débutait le tournage de Deux par quatre, long métrage de Lawrence Côté-Collins consacré au conformisme imposé par le rêve américain. Le récit est raconté à travers le quotidien de Sarah (Sonia Cordeau) et Jonathan (Guillaume Cyr), trentenaires achetant une maison pour la rénover. Car avoir une maison, c’est avoir réussi… ou pas. Entrevues.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

L’auteur Jay McInerney nous pardonnera l’emprunt au titre français d’un de ses plus célèbres romans, Trente ans et des poussières. Mais le sujet du prochain long métrage de Lawrence Côté-Collins s’y prêtait irrésistiblement tout en évoquant, dans un contexte très différent, un couple glissant vers une dérive.

Deux par quatre, titre du film de la cinéaste dont le tournage s’est amorcé lundi, met en scène un couple de trentenaires, Sarah et Jonathan, qui, sans se poser de questions sur leurs désirs véritables, achètent une maison afin d’entrer dans le moule normatif de la société occidentale.

Un moule imposé par le rêve américain voulant que la réussite passe par une famille parfaite, l’accumulation aveugle de biens et la télé (ou les réseaux sociaux) tous les soirs jusqu’à la fin de vos jours.

Or, la maison qu’ils achètent, un bungalow très « sixties », manque beaucoup d’amour. Toutes les pièces doivent être rénovées. Un projet dangereusement bancal faisant écho à leur couple s’effritant de plus en plus.

À quelques jours du tournage, La Presse a visité le plateau où les décors intérieurs de la maison parlaient d’eux-mêmes. Salle de bains crasseuse aux microtuiles de céramique d’une couleur douteuse, chambres d’enfants aux murs décorés de paysages verdoyants, cuisine un peu plus colorée mais fatiguée et d’autres pièces sombres et anonymes. On ne passerait pas un an de confinement là-dedans.

Or, les rénovations qu’entreprendra le couple puisent dans les codes du pop art, le mouvement artistique par excellence pour évoquer la consommation de masse.

En entrevue, Lawrence Côté-Collins explique que le scénario fait étalage de sa vision cauchemardesque du rêve américain et que les décors renvoient à sa propre jeunesse.

Dans mon esprit, l’“American Dream” est comme un moule à muffins. On fabrique des muffins et tout le monde doit entrer dans son petit moule. Avec la course au char, à la maison, au mariage, à la famille, à l’argent. Ce sont des choses qui me dérangent et avec lesquelles je suis en opposition.

Lawrence Côté-Collins

Quant à la maison en rénovation, visiblement un personnage silencieux, elle est « une allégorie de mon passé », dit la réalisatrice qui a grandi dans les rénovations. Ses parents achetaient des propriétés, les rénovaient avant de les revendre.

Son long métrage précédent, Écartée, semblait aussi installer l’habitation au cœur de l’intrigue. Elle confirme que les lieux de vie ont une grande importance dans son cinéma. « Les grandes choses, on les vit au cœur de notre intimité et de notre quotidien, dit-elle. Dans notre maison, on a le droit d’être qui on veut. Ma maison est ma bulle de protection. »

Sensibles à cette vision

Rencontrés eux aussi sur le plateau de tournage, Sonia Cordeau et Guillaume Cyr partagent les préoccupations de Lawrence Côté-Collins face à un style de vie imposé.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Les acteurs Guillaume Cyr et Sonia Cordeau seront en vedette dans le film Deux par quatre.

Sonia Cordeau, qui tient ici son premier rôle principal dans un film, a été interpellée par le personnage. « Je n’ai jamais voulu quelque chose autant, dit-elle. J’ai beaucoup été dans le sketch, mais ici, nous sommes dans un autre souffle et je sentais que je pouvais apporter quelque chose au rôle, que c’était pour moi. »

Elle estime que le modèle de la vie parfaite ne peut être unique.

Le scénario résonnait beaucoup en moi. J’y trouvais des réflexions que j’ai moi-même. Cette pression des gens autour de soi pour avoir une famille, une maison, ceci et cela, est quelque chose que je ressens. Et ça passe toujours par la consommation. J’essaie d’éliminer cela.

Sonia Cordeau

« Jonathan et Sarah forment un couple typique. Ils se sont rencontrés en 4e secondaire et n’ont jamais eu d’autres conjoints, souligne pour sa part Guillaume Cyr. Sarah arrive à un moment de sa vie où elle aimerait être avec quelqu’un qui prend plus ses responsabilités alors que Jonathan est l’éternel “adulescent”. Il devient plus un boulet qu’un allié et continue à s’amuser avec ses jeux médiévaux. »

M. Cyr n’en est pas à sa première collaboration avec Lawrence Côté-Collins et il apprécie sa singularité. « Lawrence est une fille unique, dit-il. En faisant son cinéma en marge des institutions, elle a conservé une innocence créatrice trippante. »

Outre Sonia Cordeau et Guillaume Cyr, le film mettra en vedette Ève Landry, Geneviève Schmidt, Martin Larocque, Benoit Maufette et plusieurs autres. Mme Côté-Collins a coécrit le scénario avec Alexandre Auger.