Durant un an, la dessinatrice et autrice Catherine Ocelot s’est installée à la Cinémathèque québécoise, où elle a vu des films pour ensuite en discuter avec des cinéphiles. Le fruit de cette résidence en création a été transposé en récits dessinés. Ils sont actuellement exposés à la Cinémathèque, où La Presse a rencontré l’artiste.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Décidément, Catherine Ocelot réinvente l’art de l’entrevue. Ou du moins, elle en explore tous les angles possibles.

Dans son album Talk Show, un ours polaire se faisait intervieweur. Dans son album suivant, La vie d’artiste, elle mettait en mots et en images les réflexions de quelques artistes interrogés sur leur métier. Or cette fois, en interviewant des cinéphiles, elle donne une voix à ceux qui reçoivent une œuvre.

Le but de l’exercice demeure le même : échanger, réfléchir, intérioriser, interpréter. Au bout du processus, Catherine Ocelot en a fait des récits dessinés. Mais attention à la simplification.

« Ces dessins ne sont pas qu’une illustration des films, dit-elle. Dans un tel cas, j’aurais fait une exposition d’affiches. Ce que je propose ici est la somme de mes réflexions sur les films que j’ai vus et des conversations que j’ai eues sur ces mêmes œuvres avec les spectateurs. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Quelques-uns des dessins de Catherine Ocelot à la Cinémathèque

Elle donne l’exemple d’un des dessins exposés, celui d’une femme au visage indéfini, portant une robe rouge et se trouvant dans une position de danse alors qu’une ficelle courant de gauche à droite lui enserre le cou. Ce dessin renvoie au film Golden Eighties, de Chantal Akerman, et à une rencontre avec une cinéphile prénommée Melina.

« Golden Eighties est une comédie d’apparence légère et joyeuse mais dont le contenu, une critique des couples, est très acide, dit l’artiste. Cela nous a amenées à discuter du folklore entourant les couples : une recette commune ne convenant pas à tout le monde. »

De là m’est revenu le souvenir d’un cadeau reçu d’une tante au retour d’un voyage en Colombie : une série de clochettes en forme de femmes identiques et aux robes de couleurs différentes. Dans mon dessin, la cloche n’a pas de battant, car la femme est très douce. Et une corde reliant les clochettes montre que ces femmes sont prises à la gorge.

Catherine Ocelot

Une discussion avec une autre spectatrice, France, à la sortie du documentaire A Sister’s Song, de Danae Elon, s’est traduite par une série de dessins dépouillés et percutants. Le film raconte l’histoire de deux sœurs séparées depuis des années par le choix de l’une d’elles de devenir religieuse. Les dessins montrent deux femmes, l’une qui pleure, debout, la seconde accrochée à son dos. Le niveau d’eau monte. Celle qui est sur son dos se détache et sombre dans les larmes.

Ces dessins sont spontanés. « Je fais les dessins et après je les comprends, dit l’artiste. Je ne me suis pas dit : je vais faire tel ou tel dessin et cela va symboliser tel truc. »

Comme des pellicules

La résidence d’artiste consistait à passer un an à la Cinémathèque. Au cours de cette période, Catherine Ocelot a choisi un film toutes les deux semaines et a fait une création au terme du visionnement et de son entretien avec un spectateur. Les cinéphiles ont répondu à un appel à tous. Parmi les autres films vus, mentionnons Ava, Cold War, Impetus, Thelma and Louise et Roma.

Le choix des films a été aléatoire, dit la dessinatrice. « J’ai installé mon atelier à la Cinémathèque. J’ai été plongée dans une période de création soutenue. »

L’exposition de Catherine Ocelot est présentée dans le Foyer Luce-Guilbeault. En entrant, le spectateur notera la taille des œuvres, des petits formats.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

« Le rythme soutenu de création m’a permis de ne pas trop intellectualiser les œuvres et de travailler dans une économie de couleurs en allant à l’essentiel », dit Catherine Ocelot.

Ce choix, explique-t-on dans un texte introductif, est en toute logique une réponse à l’acte de voir un film. Pour visionner un film en salle, on s’éloigne de l’écran alors qu’ici on s’approche des images pour mieux les lire.

Mais la disposition des dessins, notamment ceux formant une série, donne aussi le sentiment de voir des bouts de pellicule. La série sur A Sister’s Song fait même penser à une microséquence en stop motion.

Cette année de travail a permis à Catherine Ocelot de raffiner son art, sa façon de dessiner. « Cela a changé ma façon d’envisager les histoires, de les trouver et de trouver davantage ma voix, dit-elle. Je fais maintenant davantage confiance à mon instinct. Le rythme soutenu de création m’a permis de ne pas trop intellectualiser les œuvres et de travailler dans une économie de couleurs en allant à l’essentiel. Pour cela, je trouve que c’est une résidence réussie. »

Jusqu’au 11 avril à la Cinémathèque québécoise