Même si, grâce à District 31, il est au cœur d’un phénomène télévisuel comme on en a rarement vu chez nous, Luc Dionne ne regarde pratiquement jamais le petit écran. L’as de la série de fiction a en revanche développé une autre passion, celle du cinéma. Même s’il ne se voit plus vraiment comme réalisateur dans un système qui, selon lui, est à revoir, des projets de films meublent toujours son esprit.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Depuis des années, on le croise régulièrement au Festival de Cannes. On voit souvent Luc Dionne attendre patiemment dans la file longeant le Théâtre Lumière, où ont lieu les séances officielles. Dès qu’arrive le temps du muguet – période où s’anime habituellement la fameuse Croisette –, l’éminent scénariste passe une partie de ses vacances dans l’opulente station balnéaire de la Côte d’Azur avec un seul objectif en tête : voir tous les films de la compétition officielle.

« À l’époque où j’étais trompettiste, dans les années 1980, on m’a invité à aller donner des ateliers de formation à Nice, explique celui qui fut aussi attaché politique avant de se lancer dans l’écriture. Au cours de ma vingtaine, j’ai passé plusieurs étés sur la Côte d’Azur et je me suis rendu à Cannes souvent. Cela dit, j’assiste assidûment au festival depuis un peu plus d’une dizaine d’années. Je vois tous les films de la compétition en sachant très bien que le coup de cœur sera rare, mais quand il arrive, il n’y a rien qui bat ça ! »

Le nécessaire fond de vérité

Les œuvres l’ayant le plus marqué étant souvent plus connues des cinéphiles que du grand public, Luc Dionne précise être d’abord attiré par des longs métrages qui touchent aux fondements mêmes de l’être humain. L’hyperréalisme a toutefois une limite à ses yeux.

« Parce qu’il y a la vérité plate aussi ! lance-t-il. Je ne voudrais pas généraliser, parce qu’ils ont fait de beaux films – Rosetta, L’enfant et tout ça –, mais j’avoue que le genre d’approche très réaliste qu’empruntent les frères Dardenne m’ennuie un peu. Mes goûts se sont raffinés avec le temps. Je m’intéresse au cinéma parce qu’un bon scénario de film est 100 fois plus difficile à écrire qu’une bonne série télé. Avec 120 demi-heures d’une série quotidienne, je peux aller partout, prendre le temps de bien fouiller et de raconter. »

Au cinéma, tu n’as que deux heures et il faut que tu t’en tiennes à l’essentiel. C’est extrêmement difficile. Ce n’est pas pour rien qu’on sort rarement d’une salle en disant “wow !” Et d’en être ébranlé au point où on pense encore au film trois jours plus tard.

Luc Dionne

Le rapport à la réalisation

Luc Dionne a écrit les scénarios des trois longs métrages dont il a signé la réalisation. Il y eut d’abord Aurore, en 2005. Puis vinrent L’enfant prodige, en 2010, et, deux ans plus tard, Omertà, tiré de la célèbre série – sa toute première – qu’il a écrite dans les années 1990. Il ne les a jamais revus, mais ses films n’en restent pas moins primordiaux dans son parcours de créateur.

« Aujourd’hui, je peux affirmer que la réalisation a fait de moi un meilleur auteur, confie-t-il. Sur un plateau de tournage, tu apprends beaucoup. Je crois d’ailleurs que les auteurs auraient intérêt à vivre l’expérience d’un plateau, surtout sur le plan du storytelling, la façon de raconter une histoire, ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins. Maintenant, je pourrais parfaitement concevoir écrire un scénario de film et en confier la réalisation à quelqu’un d’autre. Cela n’était pas le cas à une certaine époque, pour toutes sortes de raisons. »

La proposition de réaliser Aurore est survenue alors que l’auteur d’Omertà venait de vivre une déception. Sa série politique Bunker, le cirque, dont Pierre Houle a signé la réalisation en 2002, fut un grand succès critique, mais le public ne fut pas au rendez-vous.

« J’ai planché comme un malade à l’écriture de cette série, explique-t-il. Elle fut beaucoup plus compliquée à écrire qu’Omertà, mais plus satisfaisante pour l’auteur que je suis. Bunker, le cirque est une œuvre majeure dans ma vie. La déception découle du fait d’avoir eu les coudées franches pour faire quelque chose d’imaginatif, d’original – on m’encourageait à aller dans cette direction – et d’avoir ensuite dû en payer le prix parce que les cotes d’écoute n’ont pas été à la hauteur des attentes. Les projets que j’ai déposés ensuite n’ont même pas été lus. J’ai trouvé ça difficile. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Luc Dionne

À cette époque, le passage à la réalisation lui semblait essentiel et les offres en ce sens ne pouvaient mieux tomber. Fort de son expérience sur Monica la mitraille, un film de Pierre Houle dont il a cosigné le scénario, Luc Dionne a accepté d’écrire et de réaliser Aurore, son premier long métrage à titre de cinéaste. Sur le plan narratif, le cinéphile en lui aurait peut-être souhaité raconter l’histoire du point de vue du curé plutôt que celui de la fillette qui s’est inscrite dans l’imaginaire collectif québécois comme « la petite Aurore l’enfant martyre ». En proposant quelque chose de plus épuré à la Michael Haneke, style Ruban blanc.

Ses références sont d’ailleurs essentiellement cinématographiques. Quand les comédiens de District 31 ont lu ensemble le tout premier épisode de la série, l’auteur leur a en outre demandé de regarder Polisse, de Maïwenn, afin qu’ils aient une idée plus précise du style de jeu souhaité.

« Pour les trois longs métrages que j’ai réalisés, on a vraiment fait de notre mieux, même s’ils ne ressemblent pas véritablement aux films que j’aimerais faire. Peut-être ne puis-je pas être un cinéaste dans la vie non plus. Je pourrais sans doute envisager revenir au cinéma un jour, mais à mes conditions. À ce stade-ci, je pencherais davantage du côté du documentaire ou, peut-être, du drame intimiste. »

Une réflexion à faire

Luc Dionne estime également qu’une grande réflexion est à faire sur le mode de financement des longs métrages au Québec. Et qu’un moyen devrait être trouvé afin de permettre aux cinéastes de tourner sans devoir attendre des années avant qu’un projet obtienne le feu vert des institutions.

« Je dis toujours qu’en scénarisation, il y a quelque chose de très formateur à écrire 120 épisodes d’une série par année. Parce que ça me donne l’occasion d’exercer mon métier et de devenir meilleur. C’est la même chose en réalisation : un cinéaste ne deviendra bon que s’il peut tourner. District 31 n’est certainement pas une école – parce que ça va très vite –, mais je dis souvent aux réalisateurs qui travaillent sur la série d’en profiter, parce que ça leur donne l’occasion d’exercer leur métier. »

Même s’il est l’un des scénaristes les plus appréciés de notre coin de pays, Luc Dionne croit que les comités d’évaluation des différentes institutions devraient revoir leurs méthodes. Selon lui, leur avis repose trop souvent sur la lecture de scénarios déjà « trop » écrits.

Je trouve dommage qu’en cinéma, on doive écrire des scénarios pour qu’ils soient lus, non pour qu’ils soient tournés. Dans ce que j’écris, je dis souvent que si tout est parfaitement compris à la lecture, ça veut dire que c’est mauvais en esti ! Parce que t’es pas supposé tout comprendre. Il doit y avoir un espace qui appartient à la réalisation.

Luc Dionne

« Allez lire le scénario de The Tribe [de Myroslav Slaboshpytskyi, 2014], vous allez comprendre ce qu’est le cinéma. Il n’y a pas une ligne de dialogue dans ce film et pourtant, on reste captivé de bout en bout, grâce à la force de l’image. Ce long métrage devrait être montré dans toutes les écoles de cinéma et être obligatoire pour les étudiants en scénarisation ! »

Et après District 31 ?

Luc Dionne ne pense pas encore à « l’après » District 31 puisque la série est toujours bien en selle et trône immuablement au sommet des palmarès de popularité, tant du côté du public que de la critique. La sixième saison est d’ailleurs confirmée. Mais l’auteur sait bien qu’un jour, sans qu’il puisse envisager quand, il s’offrira une grande période de ressourcement. Et de là découleront peut-être des projets de cinéma, qu’il élaborera à sa manière.

« J’ai vraiment hâte de me retrouver devant une structure de long métrage, conclut-il. Je sens que mon écriture a pris de la maturité. J’ai compris des affaires que je ne comprenais pas avant. Ça risque aussi d’être un “gros” scénario, qui va demander un gros budget. Et je le confierai à un cinéaste réputé. J’ai déjà une bonne histoire, je crois. »

Le fervent cinéphile espère aussi pouvoir reprendre ses habitudes le plus tôt possible au Festival de Cannes. L’évolution de la pandémie en décidera.

Cinq films marquants pour Luc Dionne

Pour la suite du monde (1963), de Pierre Perrault et Michel Brault

PHOTO FOURNIE PAR L’OFFICE NATIONAL DU FILM DU CANADA

Une scène tirée de Pour la suite du monde, un long métrage documentaire de Pierre Perrault et Michel Brault

> Des habitants de l’Île-aux-Coudres (graphie de l'époque) de toutes les générations sont mobilisés pour reconstituer leur traditionnelle pêche au marsouin, abandonnée depuis 1924.

« Ce film est monumental, comme l’est l’œuvre entière de Pierre Perrault. Pour la suite du monde aura bientôt 60 ans. Je suis allé à L’Isle-aux-Coudres [graphie actuelle] et je me suis fait raconter l’histoire du film par des descendants de ceux qu’on y voit. Un jour, j’aimerais raconter toute l’histoire ayant entouré la fabrication de ce grand classique. »

Offert sur le site de l’Office national du film du Canada (onf.ca), de même que sur Illico et iTunes (Éléphant : mémoire du cinéma québécois). Aussi en DVD.

Happiness (1998), de Todd Solondz

Les zones d’ombre dans la vie d’une famille américaine typique de banlieue.

« Ce film se distingue à mes yeux grâce à la force des dialogues et, surtout, grâce à sa ligne narratrice. C’est comme American Beauty, mais sur l’acide ! C’est écrit de telle sorte qu’il est absolument impossible de deviner ce qui va se passer. Il y a des flashes extraordinaires, avec un propos parfois très déstabilisant. Dommage que les films de Todd Solondz soient difficiles à trouver, particulièrement celui-là ! »

Offert en DVD de collection seulement

Le vent du Wyoming (1994), d'André Forcier

Les amours contrariées, imbriquées et parfois subversives d’un couple et de leurs deux filles avec un Roméo boxeur, un hypnotiseur vedette et un écrivain célèbre.

« Quand j’ai vu ce film, j’étais attaché politique et je n’avais pas encore commencé à écrire. Le déclin de l’empire américain [Denys Arcand] m’avait déjà marqué quelques années auparavant, mais c’est en regardant Le vent du Wyoming que j’ai compris qu’un cinéaste québécois pouvait avoir une signature, un univers bien à lui. Ce n’est peut-être pas le plus grand film de Forcier, mais c’est celui qui m’a fait comprendre qu’il était possible de faire ce genre de cinéma au Québec. »

Offert sur Illico (Éléphant : mémoire du cinéma québécois)

Idi I smotri (Come and See / Requiem pour un massacre (1985), d'Elem Klimov

En 1943, en Biélorussie, un jeune garçon devient le témoin de toutes les horreurs de la guerre quand les Allemands envahissent son village.

« Je m’intéresse beaucoup aux longs métrages qui traitent de la Seconde Guerre mondiale. J’ai eu vent de l’existence de ce film grâce à des cinéphiles qui en parlaient souvent dans leurs conversations sur les films de guerre. Comme and See est d’une violence sans nom, c’est comme un coup de poing dans le front. L’approche est complètement dépouillée de ce que j’appelle le kitsch hollywoodien à la Schindler’s List. Là, tu es plongé au milieu de l’enfer et c’est épouvantable. Pour comprendre l’horreur de cette guerre, Come and See est le film à voir. »

Offert sur The Criterion Channel. Aussi en Blu-ray/DVD

A Hidden Life (Une vie cachée) (2019), de Terrence Malick

La vie d’un paysan autrichien qui, en refusant de se battre avec les nazis, est reconnu coupable de haute trahison par le régime hitlérien.

« Un autre film dont l’action se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, inspiré d’une histoire vraie. Je vois un peu A Hidden Life comme une réponse à une industrie où tout ce qu’on produit devient un peu interchangeable. Ici, il y a un vrai langage cinématographique, qui ne pourrait pas donner autre chose que du cinéma. C’est vaste, c’est large, les images sont sublimes, bref, on voit là en concentré ce qui fait toute la beauté du cinéma. »

Offert sur Illico, iTunes, Crave/Super Écran. Aussi en DVD.