Au moment où la pandémie nous force tous à regarder bien en face le traitement réservé aux personnes âgées dans la société, Denys Desjardins propose un documentaire retraçant les dernières années de vie d’une femme qu’il a aimée. Sa mère, Madeleine, est morte il y a un mois à peine dans un CHSLD, en pleine crise de la COVID-19.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Le « château » auquel fait écho le titre du nouveau film de Denys Desjardins (La vie privée du cinéma) est une résidence pour personnes âgées – Le Château Beaurivage — qu’a habitée pendant plusieurs années Madeleine Ducharme-Desjardins, la mère du cinéaste. Autonome, cette octogénaire enjouée a pu jouir de son appartement de trois pièces au cours des premières années de son séjour, et pensait bien pouvoir y finir sa vie. Mais le destin — et le système — en a décidé autrement.

Quand Madeleine a commencé à afficher des signes de confusion et de perte de mémoire, la machine s’est déployée. On a d’abord dû la déménager — un évènement déchirant — dans un appartement plus petit pour personnes ayant besoin de soins supplémentaires, puis ce fut l’hôpital, ensuite, le centre d’hébergement et de soins de longue durée. Ce parcours, très habituel, n’en reste pas moins tragique.

La crise actuelle n’est pas le propos du film Le Château, mais la vie et la mort sont venues rattraper la démarche du cinéaste, amorcée il y a quatre ans, avec un dénouement aussi inattendu que triste.

« Au départ, c’est le fait d’être témoin de la vie à l’intérieur de cette résidence qui m’a inspiré à réaliser ce film, explique Denys Desjardins au cours d’un entretien accordé avec La Presse. J’ai d’abord voulu suivre plus particulièrement certains résidants et les drames qui allaient forcément survenir dans leur vie. » 

Quand la mémoire de ma mère s’est mise à défaillir, j’ai su que ce serait difficile, mais j’ai voulu utiliser le cinéma pour conserver une partie de cette mémoire, sans trop savoir où tout ça allait me mener. J’ai toujours été obsédé par la notion de mémoire collective et par le cinéma comme outil de mémoire.

Denys Desjardins, cinéaste 

Aspect humain et intime

Le cinéaste s’attarde ainsi à l’aspect humain et intime d’un phénomène social faisant du Québec l’endroit au Canada où les gens sont les plus nombreux à vivre leurs vieux jours dans les résidences pour personnes âgées. Denys Desjardins compte en outre poursuivre sa réflexion avec J’ai placé ma mère, documentaire plus spécifiquement axé sur la période où Madeleine a vécu dans un CHSLD. Il compte aussi creuser le dossier sous un angle administratif en élaborant une série de capsules intitulée L’industrie de la vieillesse.

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS DU CENTAURE

Denys Desjardins pendant le tournage de son film Le Château

« Cette démarche sera plus engagée, précise-t-il. Ces résidences sont souvent gérées par des gens qui proviennent du domaine de l’immobilier et de la finance. Peu d’entre eux ont l’expérience de soins aux personnes. Le gouvernement a instauré un programme de crédit d’impôt pour les soins à domicile d’une personne de plus de 70 ans, mais ce sont principalement les gestionnaires des résidences qui s’en prévalent, ce qui donne un peu l’effet contraire de celui qu’on recherchait au départ. Les préposés, issus de l’immigration pour la plupart, sont très peu payés. Ce sont pourtant eux qui tiennent les résidences et les CHSLD à bout de bras. Dans le “Château”, et c’est le même modèle dans la plupart des résidences, on donne quand même l’illusion que la vie peut être belle quand tout va bien. Mais ce virus et la crise qu’il a entraînée nous révèlent tellement de choses à propos de la condition des personnes âgées, dont plusieurs vivent dans une profonde solitude. »

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS DU CENTAURE

Le Château est avant tout l’hommage qu’un fils rend à sa mère, Madeleine Ducharme-Desjardins.

Le cinéaste a eu l’autorisation de tourner grâce à ses fréquentes visites au Château et aux liens tissés avec le personnel et les résidants. Il espère que l’intérêt entourant la sortie de son film aura un effet bénéfique, du moins pour secouer l’indifférence collective envers le traitement des personnes âgées. S’il salue les progrès ayant fait en sorte que l’espérance de vie a pu augmenter au fil des ans, il ne peut que constater à quel point la société s’est mal préparée pour accueillir cette frange plus mûre de la population.

Peut-être ce film fera-t-il en sorte que les gens seront plus sensibles à la réalité de leurs proches vieillissants et à celle des proches aidants. J’ai cependant l’impression que rien ne changera vraiment après la crise, car le modèle est bien implanté et difficile à démanteler. Reste à savoir maintenant quelle sera la réaction de la population.

Denys Desjardins, cinéaste 

« Le tout-inclus a toujours attiré les Québécois, poursuit-il, mais aura-t-on vraiment envie d’aller s’installer dans ces résidences et ces tours ? Et comment réagiront les baby-boomers ? Eux qui ont toujours voulu changer le monde, peut-être parviendront-ils à faire changer notre regard sur la vieillesse ! »

Hommage à Madeleine

Au-delà de la réflexion qu’il suscite sur le vieillissement, Le Château est avant tout l’hommage qu’un fils rend à sa mère. Le 4 mars dernier, Madeleine Ducharme-Desjardins, toujours très vivante, n’était pas peu fière d’accompagner Denys lors de la première du film au Quartier latin, dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma. Trois semaines plus tard, elle rendait l’âme au CHSLD, ayant probablement succombé à la COVID-19, même si la famille n’a pas encore eu de confirmation à cet égard.

« Le soir de la première, je suis allé la chercher, elle s’est fait maquiller, coiffer, elle avait pleinement conscience de l’évènement et elle en était émue, raconte le cinéaste. La salle était pleine, et plusieurs membres de la famille assistaient à la projection. Le film a été très applaudi, puis il y a eu un débat, et plein de gens sont allés la voir pour la saluer. Elle était juste joyeuse, contente d’être avec ma sœur aussi, et fière de moi. Ma mère a toujours été une femme positive. Ça m’a d’ailleurs beaucoup aidé à faire le film. Quand j’y repense, ça m’émeut beaucoup. »

À l’instar de tous ceux qui ont perdu un proche lors de cette pandémie, Denys Desjardins ne peut faire le deuil de sa mère en bonne et due forme. À titre de proche aidant, il a cependant pu être à ses côtés dans les derniers jours.

« D’une certaine façon, parler d’elle à l’occasion de la sortie de ce film, qui lui rend hommage, me permet de faire mon deuil. »

Le Château est maintenant offert sur la plateforme Illico. D’autres plateformes emboîteront le pas le 19 mai.