Quand il a imaginé l’histoire de son film de zombies, où les autochtones sont immunisés contre un mystérieux virus faisant des ravages chez les Blancs, Jeff Barnaby, un cinéaste ayant grandi dans la réserve de Listuguj en Gaspésie, n’aurait jamais pu imaginer que son film sortirait en pleine pandémie planétaire.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Après le lancement de Blood Quantum au festival de Toronto l’an dernier, où il a été choisi pour ouvrir la section Midnight Madness, tout s’est déroulé comme prévu pendant des mois pour Jeff Barnaby. Le plus récent film du réalisateur de Rhymes for Young Ghouls s’est beaucoup promené sur le circuit des festivals, principalement au Canada, mais également aux États-Unis et ailleurs dans le monde.

Puis, le mois dernier, tout a basculé. Non seulement pour la sortie en salle – le film pourra être vu autrement – mais, surtout, sur le plan créatif. Aux yeux du réalisateur, aussi scénariste de ses films, cette crise aura un impact profond sur la dramaturgie même des œuvres qu’écriront maintenant les auteurs.

« J’étais en train d’écrire le scénario d’un nouveau film, une histoire d’horreur, bien sûr, mais ce qui se passe actuellement vient tout bousculer », confie-t-il au cours d’un entretien téléphonique accordé à La Presse.

PHOTO CHRIS YOUNG, LA PRESSE CANADIENNE

Le cinéaste Jeff Barnaby

On ne pourra plus écrire des histoires de la même façon, sans tenir compte de ce qui sera survenu en 2020.

Jeff Barnaby

Une histoire de virus…

Même s’il a été écrit bien avant que quiconque puisse prévoir cette époque de pandémie, le récit de Blood Quantum (Rouge Quantum en version française) comporte aujourd’hui un aspect encore plus troublant. Au cœur de l’histoire se trouve en effet une épidémie contre laquelle les communautés autochtones semblent être immunisées. Pour les gens de la réserve de Red Crow, l’enjeu est maintenant de gérer l’afflux de réfugiés blancs qui se présentent à leur porte.

« Mon idée de départ était de faire un film de zombies, explique le cinéaste issu de la communauté micmac. Parce que j’adore le genre. Mais il m’importait aussi de faire un film qui aborde des thèmes sociaux et politiques, sans enfoncer le message dans la gorge du spectateur. En fait, j’ai surtout voulu ramener l’aspect amusant du genre, et je souhaite que les gens aient du fun à le voir. En même temps, j’espère que le sous-texte est assez intéressant pour que les gens aient envie de l’explorer davantage, de la même manière qu’on redécouvre aujourd’hui les films construits autour d’histoires d’épidémies. »

La métaphore du zombie

Le cinéaste cite à cet égard la manière du maître du genre : George A. Romero. Les premiers films du créateur de Night of the Living Dead pouvaient aussi bien évoquer le racisme dans la société américaine, la guerre du Viêtnam, le corporatisme et la consommation. Jeff Barnaby estime que le zombie peut également servir de véhicule idéal pour illustrer les plus profonds travers de l’âme humaine. Pas étonnant qu’il soit aussi populaire.

Le zombie est à mes yeux la métaphore universelle suprême, car on peut projeter sur lui tout ce qu’on veut.

Jeff Barnaby

« J’ai le sentiment que la méchanceté a pris le pas sur l’humour au cours des dernières années. Dans ce que je vois à la télé, à tout le moins, il y a beaucoup de colère, raconte le cinéaste. On utilise les zombies pour illustrer la profonde fracture sociale entre les progressistes et les conservateurs, et la guerre idéologique et culturelle que les deux groupes se livrent. Comme le zombie peut être tout ce qu’on veut, il peut aussi devenir un adversaire politique. Il n’y a plus d’humour comme à l’époque des films de Romero. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu revenir aux racines du genre en quelque sorte. »

Ironiquement, la crise sanitaire mondiale crée un nouvel engouement pour les films ayant pour thème une contamination de masse, qu’on voit désormais sous un autre angle, explique le cinéaste.

« C’est que la nouvelle réalité dans laquelle on vit nous force à nous attarder à des détails sur lesquels on ne s’arrêtait pas auparavant. Quand on a vu Shaun of the Dead [Edgar Wright, 2004], on ne s’est pas rendu compte à quel point il y avait dans cette histoire des gens malades qui ne font même pas partie du véritable contenu horrifique du film. On ne pourrait plus faire ça maintenant parce que nous voyons tout d’un autre œil. Ce qu’on tenait pour acquis il y a deux mois à peine n’existe plus. Une simple toux, ou même voir quelqu’un se toucher le visage devient maintenant anxiogène. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Tournage du film Blood Quantum, de Jeff Barnaby, sur le pont JC Van Horne, au-dessus de la rivière Ristigouche

Tourner chez soi

Compte tenu des circonstances, le cinéaste est ravi que son film puisse quand même sortir à une large échelle sur les plateformes, avec la possibilité de rejoindre un large public. Il ne cache cependant pas sa déception face à l’annulation d’une projection spéciale prévue chez lui, dans la réserve de Listuguj, située dans la péninsule gaspésienne.

« D’avoir pu tourner le film à Listuguj, dans ma communauté, constituait déjà un rêve, dit-il. L’idée de retourner chez moi et de le présenter aux miens en constitue un autre. Je constate l’effet d’entraînement quand je vois des jeunes autochtones issus de la réserve venir me parler. J’ai eu exactement le même sentiment quand, enfant, j’ai vu Alanis Obomsawin dans notre patelin pour un tournage [Les événements de Restigouche, 1984]. La projection spéciale de Blood Quantum chez nous devait avoir lieu ces jours-ci, mais elle a évidemment été annulée. Cela n’est que partie remise, j’espère. D’ailleurs, je compte bien, quand cette crise sera passée, accompagner le film lors de projections spéciales sur grand écran. »

En ces temps d’isolement, Jeff Barnaby estime par ailleurs essentiel l’apport des créateurs pour aider les gens à vivre.

« L’art est plus important que jamais, clame-t-il. Tout le monde s’appuie sur la culture pour traverser cette crise. Dans l’histoire du monde, chaque grande tragédie amène une explosion créatrice, qui compense l’aspect tragique de notre vie collective. »

Blood Quantum (Rouge Quantum en version française) sera offert sur toutes les plateformes de vidéo sur demande dès le 28 avril.