Cinq ans après L’amour au temps de la guerre civile, le cinéaste Rodrigue Jean propose cette fois un drame intimiste dans lequel deux hommes s’engagent dans une relation anonyme, mue principalement par les pulsions et les désirs. Mettant en vedette Sébastien Ricard et Yury Paulau, L’acrobate aborde frontalement la sexualité masculine, mais fait aussi écho à l’état du monde.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

En 20 ans et six longs métrages, Rodrigue Jean a construit l’une des œuvres les plus singulières de notre cinématographie nationale. De Full Blast à L’amour au temps de la guerre civile, en passant par Yellowknife, Lost Song et Hommes à louer, le cinéaste acadien s’est souvent questionné sur le monde à travers la sexualité de ses personnages. 

Avec L’acrobate, il va directement au cœur de sa démarche en insérant dans son film des scènes sexuellement explicites, pour lesquelles les deux acteurs principaux ont été doublés par des professionnels du domaine. Quand on lui demande pourquoi il a tenu à raconter cette histoire maintenant, et de cette façon, celui qui a signé son film Rod Jean réfléchit longuement.

« En fait, il y a deux aspects. À une certaine époque, les différences sexuelles étaient vues comme dangereuses, tant sur le plan social que politique. Ensuite est venue la normalisation de l’homosexualité, avec des codes normatifs, le mariage et tout ça, mais là, nous assistons à un retour de la pensée queer, qui nous vient des États-Unis. Elle nous indique que les différences sexuelles ne seront jamais complètement absorbées dans le corps social. Je trouvais important de faire un film comme ça, parce qu’on assiste présentement à un retour vers les intolérances de toute nature avec cette extrême droite qui monte partout en Occident. L’autre aspect découle du fait que toute la génération de danseurs dont j’ai fait partie — à l’époque où j’en étais un — a été absorbée par le cirque. J’avais aussi envie de parler de ça. »

Un temps de crispation

Le cinéma porno est très facilement accessible et génère des milliards de dollars en revenus. Or, il existe toujours cet effet de surprise, un peu étrange, quand apparaissent des scènes sexuellement explicites dans un film d’auteur destiné aux salles. À part Catherine Breillat et Alain Guiraudie, peu de cinéastes ont osé le faire. Rodrigue Jean explique cette frilosité en évoquant la standardisation des images qu’a imposée l’industrie du divertissement.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Sébastien Ricard dans L’acrobate

« Une proposition comme L’acrobate à l’époque de L’empire des sens [Nagisa Oshima, 1976] aurait probablement été banale, fait-il remarquer. Mais nous vivons dans un temps de crispation. Or, ça ne reste que du cinéma. Cela dit, j’ai bien sûr fait appel à des acteurs pornos pour doubler les deux personnages principaux. Sébastien et Yury ont été prévenus dès le départ, même si je ne leur ai pas fait lire le scénario. Il ne me viendrait jamais à l’esprit de violenter un acteur ou de le forcer à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire au profit d’une scène. Les limites étaient très clairement établies dès le départ. »

Des acteurs en confiance

N’ayant pas accès au scénario, qu’ils ont découvert au fil du tournage, les acteurs ont d’ailleurs accepté de jouer dans L’acrobate sur la foi des discussions qu’ils ont eues avec le cinéaste.

« Il fallait une grande confiance, et surtout une grande admiration pour le cinéma de Rodrigue Jean, explique Sébastien Ricard. On a parlé de plein de choses autour d’un café, il m’a résumé l’histoire, et j’ai été très honoré qu’il m’offre le rôle. Mais découvrir ce genre de scénario au fil du tournage, c’est quand même un peu confrontant. L’aspect très masculin de cette relation, et la façon dont se déplace le pouvoir que l’un exerce sur l’autre, m’a aussi fait découvrir des choses qui m’ont étonné pendant ce tournage. Il y a peut-être quelque chose dans cette relation qui est propre à la sexualité masculine. »

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Yury Paulau dans L’acrobate

« C’est avant tout une histoire relationnelle entre deux êtres, mais, oui, on montre ce que les hommes se font entre eux sur le plan sexuel, précise de son côté Rodrigue Jean. On peut y voir quelque chose relevant de l’hyper masculinité, qu’on remet ici en question. Je dirais qu’il y a aussi une dimension politique dans ce film. Ne dit-on pas que le fascisme commence dans l’intimité  ? »

« La première fois que j’ai vu le film, j’ai ressenti un choc, je dois dire. Je l’ai davantage apprécié au deuxième visionnement  ! », commente Yury Paulau, un véritable acrobate d’origine biélorusse, installé à Montréal depuis une dizaine d’années, qui correspond en tous points au personnage qu’a imaginé Rodrigue Jean dans son scénario. L’acteur a été choisi après avoir fait des essais, alors que Sébastien Ricard était le choix du cinéaste depuis le début pour donner la réplique à son acrobate.

« J’aime l’intensité et la présence de Sébastien, dit Rodrigue Jean. C’est l’évidence. Il a aussi une grande intériorité et il est toujours juste. Je ne l’avais jamais vu au cinéma, mais j’ai pu le voir plusieurs fois au théâtre. Quant à Yury, j’ai été heureux de le trouver, car même si Montréal est la capitale du cirque, les acrobates russes ne courent pas les rues  ! »

La nouvelle urbanité

L’un des aspects importants de L’acrobate évoque aussi l’espace urbain et la nouvelle architecture des grandes villes.

« J’ai vécu à Toronto à l’époque où les nouveaux buildings poussaient comme des champignons, ce qui a complètement transformé la ville, rappelle le cinéaste. On vit maintenant la même chose à Montréal et je tenais à le montrer. C’est un peu comme si toute la planète était désormais urbanisée selon le modèle chinois. Je trouvais ça intéressant à filmer d’un point de vue architectural, d’autant plus que mon complice habituel, Mathieu Laverdière, a signé une photo magnifique. »

Ayant toujours à cœur de mettre en scène des formes de vie inédites dans son cinéma, ce qu’il fait depuis Full Blast, Rodrigue Jean affirme terminer aujourd’hui un cycle avec L’acrobate.

« J’ai déjà exploré la sexualité dans mes films précédents parce qu’elle constitue pour moi le lieu privilégié pour manifester la passion, l’amour, les sentiments, tout ça. La représentation des corps est aussi très cinématographique. Mais là, j’arrive au bout de cette recherche avec L’acrobate. J’entame maintenant un nouveau cycle. J’ai déjà deux projets, d’une tout autre nature, qui explorent des univers complètement différents. Ces films seront davantage arrimés à l’époque plutôt qu’à des préoccupations personnelles, car le monde est présentement en état d’urgence. »

L’acrobate prend l’affiche le 7 février.