Abordant le cinéma d’animation pour la première fois, la réalisatrice de Se souvenir des belles choses et Je l’aimais porte à l’écran le roman de Yasmina Khadra. Campé dans la dure réalité du régime des talibans en Afghanistan au cours des années 90, Les hirondelles de Kaboul trouve sa puissance dans l’évocation. Mais avant d’y plonger, Zabou Breitman a posé ses conditions.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

A-t-il toujours été question d’utiliser l’animation pour transposer le roman de Yasmina Khadra au cinéma ?

Quand je suis arrivée, il était déjà établi que l’adaptation prendrait cette forme, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Ce projet existe depuis longtemps et un premier scénario destiné à un film en prises de vues réelles avait même déjà été écrit. Voyant que ça ne fonctionnait pas, les producteurs ont eu l’idée d’en faire un film d’animation et ont pensé à moi pour le réaliser à partir d’une nouvelle adaptation que j’écrirais. J’ai accepté à la condition qu’on puisse travailler dans l’autre sens, c’est-à-dire qu’on fasse jouer les comédiens d’abord, avant même qu’un dessin ne soit esquissé. La forme d’animation reste traditionnelle, mais les animateurs devaient travailler à partir du jeu des acteurs. N’ayant aucune expérience dans ce domaine, j’ai évidemment fait appel à une animatrice — Eléa Gobbé-Mévellec — pour réaliser le film avec moi.

La réalité dépeinte dans le roman est très dure. Quel était l’avantage de raconter en animation l’histoire de ce couple amoureux dont la vie bascule à la suite d’un geste insensé que commet le jeune homme ?

L’animation nous plonge immédiatement dans l’évocation. C’est, à mon sens, ce qui se rapproche le plus de la littérature. L’animation nous donne aussi la possibilité d’illustrer des choses insupportables, plus difficiles à montrer de façon réaliste. Le sang, dans ce cas-ci, ça reste de la peinture. On peut aussi donner à l’histoire une part de poésie, due aux teintes très délicates que nous avons choisies. Un film d’animation permet ce doux mariage entre ces deux pôles. Je n’aurais pas accepté de faire ce film en prises de vues réelles. Jamais.

Cette histoire se déroule en Afghanistan, avec des personnages afghans. Est-ce que la question d’appropriation culturelle, très sensible depuis quelques années, s’est posée ?

Non, parce qu’il s’agit d’un film d’animation. La question se serait sans doute posée si le film avait été fait en prises de vues réelles de façon réaliste. Et puis, ce roman a été écrit en français. J’ai cependant mis du farsi dans les dialogues et utilisé des acteurs afghans, mais, encore là, il y a des régionalismes dans la langue dont on ne peut pas toujours tenir compte. On exige aujourd’hui dans les arts une forme de légitimité obligatoire, ce qui est un petit peu fatigant. Stephen Frears pourrait-il réaliser sa version des Liaisons dangereuses aujourd’hui ? J’en doute. Au théâtre, on joue pourtant des pièces étrangères en français depuis toujours. Je crois que l’important réside dans le caractère universel de ces histoires. C’est ce qui les rend intéressantes. Les créateurs sont maintenant pris dans un carcan et on les accuse de tout. Si les raccourcis poétiques n’existent plus, devra-t-on désormais faire uniquement dans l’hyperréalisme ?

Depuis No et moi, en 2010, vous n’aviez pas réalisé de long métrage. Pourquoi une aussi longue absence ?

J’ai été beaucoup prise par le théâtre et j’y ai signé plusieurs mises en scène. Pour que je m’implique dans la réalisation d’un long métrage, il faut que ça vibre en moi intérieurement. Il faut aussi savoir gérer ses envies. René Char disait : « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir. » Créer, c’est la même chose, je crois. On fait une chose, on ne sait pas pourquoi, mais il faut que ce soit comme ça. Il y a aussi que j’ai réalisé un assez gros truc : Paris, etc., une série en 12 épisodes pour Canal+. J’aime sortir des sentiers battus.

Puisqu’on y est, que vous inspire l’arrivée des plateformes et les profonds changements qu’elles amènent dans le monde du cinéma ?

Étant une enfant de la balle, née avec la télé [Zabou Breitman est née de l’union entre l’acteur Jean-Claude Deret et la Québécoise Céline Léger, aussi actrice], j’estime que le support ne fait pas la qualité d’une œuvre. Autrement dit, ce n’est pas l’outil qui fait le talent, mais l’œil. Jean-Marc Vallée l’a bien prouvé avec la première saison de Big Little Lies, dont la réalisation était extraordinaire. Maintenant, sur le plan de la diffusion des œuvres, j’avoue que les plateformes m’embêtent un peu. Parce qu’elles tuent le cinéma. La vie d’un film distribué en salle dure plus longtemps, s’inscrit mieux dans l’histoire, il me semble. En même temps, il est certain que l’achat par Netflix du film d’animation français J’ai perdu mon corps, vraiment remarquable, était probablement ce qui pouvait arriver de mieux à son réalisateur [Jérémy Clapin]. Il bénéficie d’une visibilité mondiale instantanée, alors qu’il devra probablement se contenter d’une carrière plus modeste dans les salles en France.

Et qu’en est-il de l’actrice que vous êtes ?

On ne lui propose presque rien ! C’est plutôt la mise en scène qui l’occupe depuis quelques années. J’ai beaucoup d’élans de ce côté. Après, le talent, c’est autre chose. C’est la couleur entre la chose qu’on veut raconter et soi-même. Est-ce réussi ou pas ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mais il faut avoir confiance en sa vision. C’est pourquoi je pense d’abord toujours aux images. Toute petite, je dessinais tout, je faisais de la pâte à modeler, j’inventais des histoires. J’ai des projets sans arrêt, mais tout est une question d’envies. J’aime trop de trucs, je n’arrive pas à choisir !

Les hirondelles de Kaboul prendra l’affiche le 17 janvier.