Retrouvant son compatriote Thomas Vinterberg, avec qui il avait tourné La chasse, Mads Mikkelsen incarne dans Alcootest un enseignant d’école secondaire désabusé qui, avec trois collègues, se prête à une « expérience » de consommation d’alcool qui, espère-t-il, aura un effet bénéfique sur sa vie. Ce film, sélectionné au Festival de Cannes, a été choisi pour représenter le Danemark aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international. Alcootest a aussi obtenu quatre trophées importants aux Prix du cinéma européen : meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario et meilleur acteur.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

La Presse : Comment est né ce projet qui, même s’ils n’ont pas vraiment d’autres points communs que l’histoire de quatre amis qui se réunissent, rappelle un peu la dynamique de La grande bouffe (Marco Ferreri, 1973), à la différence qu’il est plutôt ici question de boisson ?

Mads Mikkelsen : Thomas a commencé à me parler de ce projet de film il y a quelques années, alors que nous tournions La chasse. Son idée n’était pas encore très précise. Il pensait même alors faire de mon personnage un contrôleur aérien. Or, un homme qui pratique un tel métier ne pourrait pas se permettre de boire en service, ou même avant. Ça n’aurait pas fonctionné. Une chose était déjà claire : l’histoire ne porterait pas tant sur la consommation d’alcool que sur l’amitié, les relations amoureuses, la vie en général, les questionnements et les désillusions qu’elle entraîne parfois. Le scénario de Thomas ressemblait à tout ce que je pouvais espérer. L’histoire aborde moins les espoirs de l’avenir ou les regrets du passé que la façon qu’a cet homme en crise existentielle de conjuguer le moment présent.

PHOTO FOURNIE PAR MÉTROPOLE FILMS

Thomas Vinterberg a écrit et réalisé Alcootest.

LP : Le point de départ du récit — et la justification que trouvent les quatre gars pour augmenter leur consommation habituelle — est une théorie établie par un philosophe norvégien, selon laquelle l’homme serait né avec un taux d’alcool dans le sang qui présenterait un déficit de 0,5 mg/ml. Est-il risqué de proposer en 2020 un film qui, d’une certaine façon, célèbre les vertus de l’alcool ?

MM : Je sais qu’à notre époque, il se trouvera toujours des gens pour s’offenser de quelque chose. Mais si l’on tient compte de cela en création, on ne fera plus jamais rien. Le propos de ce film ne s’embarrasse pas de morale, il est vrai, mais il ne prend pas position non plus. Dans la mesure où le récit évoque aussi à quel point la consommation d’alcool peut faire des ravages et avoir des conséquences tragiques. Il ne s’agit pas d’une provocation de la part de Thomas, vraiment pas. Si ça avait été le cas, je n’aurais pas accepté de jouer dans son film. Je n’accepterais d’ailleurs aucun projet qui serait basé uniquement sur une provocation, parce que ce serait sans intérêt. Ce qu’on souhaite avant tout, c’est faire un bon film.

LP : Comment parvient-on à jouer de façon juste les différentes étapes de l’ivresse sans tomber dans la caricature ? Des rumeurs qui ont circulé prétendaient que Thomas Vinterberg vous aurait demandé, à vous et à vos trois partenaires de jeu, de consommer de l’alcool avant le tournage de certaines scènes. Est-ce exact ?

MM : On aurait pu choisir de le faire, mais nous ne l’avons finalement pas fait. Les journées de tournage étaient longues et il y avait beaucoup trop de scènes au cours desquelles les personnages sont sous l’effet de l’alcool. Pour tout comédien, je crois que jouer quelqu’un en état d’ébriété constitue vraiment un test. Le spectateur est à même de détecter tout de suite si c’est crédible ou pas. La meilleure façon d’y arriver, dans le cas d’un type légèrement imbibé, est de faire en sorte que le personnage essaie de cacher son ivresse. Ça se traduit par de petites choses : une démarche un peu plus lente, une prononciation légèrement accentuée. Ou alors il faut y aller à fond pour atteindre le niveau supérieur. Thomas nous a montré plusieurs extraits d’excellents films russes, dans lesquels les acteurs maîtrisent à fond l’art de jouer cet état de façon authentique.

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Mads Mikkelsen dans Alcootest, un film de Thomas Vinterberg

LP : Alcootest prend fin avec une scène assez spectaculaire, qui met en valeur votre talent de danseur. Votre expérience passée à titre de danseur professionnel et de gymnaste est-elle un atout supplémentaire à votre talent de comédien ?

MM : Mon expérience de gymnaste me sert grandement, particulièrement dans les films où je suis impliqué dans des cascades. Dans ce cas-ci, il était établi que mon personnage avait déjà fait de la danse, sans avoir été toutefois un danseur professionnel. Alors, oui, mon expérience à ce chapitre m’a été utile, mais j’étais super rouillé, comme l’est mon personnage. Je me suis exercé pendant quelques semaines, mais il ne fallait pas non plus que j’arrive avec un numéro trop placé, qui n’aurait pas été en concordance avec l’état d’esprit du personnage.

LP : Vous allez par ailleurs reprendre le rôle de Gellert Grindelwald dans le troisième volet de Fantastic Beasts (Les animaux fantastiques), films issus de l’univers de J.K. Rowling, à la suite du retrait de Johnny Depp. Comment entrevoyez-vous la chose ?

MM : Il m’est arrivé de jouer un personnage déjà incarné auparavant par d’autres acteurs — ne serait-ce que Hannibal —, donc ce n’est pas inédit pour moi. Évidemment, je donnerai ma propre couleur au personnage, mais il faudra le faire aussi de manière à établir un pont avec les deux précédents films. Je ne suis pas vraiment en mesure d’en dire plus pour l’instant, car nous commençons à peine à en discuter.

LP : Vous menez une carrière internationale. Hollywood fait souvent appel à vous, mais vous n’avez jamais quitté le Danemark. Il s’agit d’un choix bien assumé ?

MM : Parfaitement. J’aime ma vie chez moi. J’y vis simplement, avec les miens. Bien sûr, on me reconnaît dans la rue, mais les gens sont très respectueux et ce n’est jamais un problème.

Alcootest — un titre utilisé exclusivement au Québec — sera offert en vidéo sur demande le 18 décembre en version originale danoise sous-titrée en français, notamment par iTunes et Apple TV, de même que par Boutique Cineplex. Another Round est le titre de la version sous-titrée en anglais.