Le lancement du film d’animation Soul, qui devait avoir lieu en juin, puis en novembre, se fera finalement le 25 décembre. Un signe du destin ? Pete Docter, réalisateur de cette 23e œuvre de Pixar, espère que oui. Il rappelle que le classique It’s a Wonderful Life est lui aussi sorti dans le temps des Fêtes, en 1946.

Danielle Bonneau Danielle Bonneau
La Presse

« Il y a un genre de symétrie entre les deux films », a souligné Pete Docter lors d’une entrevue privée par Zoom, à laquelle participait aussi (à distance) Kemp Powers, coréalisateur et coscénariste de Soul (Âme), et la productrice Dana Murray.

« Notre but, a-t-il poursuivi, a été de dire que la vie de chaque personne vaut quelque chose et qu’il faut juste apprécier ce qu’on a. Peut-être qu’on est triste parce qu’on n’a pas accompli ce qu’on rêvait de faire ou parce qu’on y est parvenu sans que cela nous apporte autant de satisfaction qu’on croyait. Mais il y a de quoi être reconnaissant chaque jour, de tout ce qui se trouve autour de nous. »

Pete Docter s’est mis à penser au sens de sa propre vie après avoir réalisé le film Inside Out (Sens dessus dessous), en 2015. Troisième animateur engagé par le studio d’animation Pixar en 1990, à l’âge de 21 ans, il avait auparavant réalisé Monsters, Inc. (Monstres, inc.), en 2001, et Up (Là-haut), en 2009. Deux d’entre eux (Inside Out et Up) ont remporté l’Oscar du meilleur film d’animation.

« Tous les films que j’ai faits, et c’est le cas de la plupart des films chez Pixar, finissent par être une réflexion d’où les cinéastes sont rendus dans leur vie, a-t-il révélé. Je ne suis pas sûr que je pourrais faire Monsters, Inc., aujourd’hui, parce qu’il traitait d’éléments spécifiques que je traversais à cette époque-là. C’était un film sur des monstres, mais aussi sur le fait de devenir parent. »

PHOTO DEBORAH COLEMAN, FOURNIE PAR PIXAR

Kemp Powers, Pete Docter et Dana Murray ont poursuivi un double objectif : refléter fidèlement la communauté afro-américaine et s’assurer qu’il y ait une parité entre les personnages masculins et féminins.

Ce film-ci aborde plutôt le moment dans la vie où on réalise qu’on n’est pas éternel et où on se questionne. Ça prend cinq ans pour faire un de ces films. Il m’en reste combien à faire ? Et vraiment, des films d’animation ? Est-ce que c’est ce que je devrais faire pour le restant de ma vie ? De grandes questions existentielles sont au cœur de ce film, que nous avons réussi, je l’espère, à rendre à la portée des enfants et de tous.

Pete Docter, réalisateur de Soul

La vie avant la vie

Le film d’animation explore la vie avant la vie et pose la question : comment se fait-il que les nouveau-nés aient déjà leur propre personnalité ? Dans un univers énigmatique, les âmes sont dûment préparées et possèdent leurs propres intérêts. Au cœur du propos se trouve le sens même de la vie, en jumelant deux personnages aux intérêts opposés. D’un côté, une âme, 22, se défile depuis des siècles et ne trouve aucun intérêt à aller sur terre. De l’autre, Joe Gardner, mort subitement alors qu’il était sur le point de réaliser son rêve, veut désespérément retourner à New York. Ils auront une grande influence l’un sur l’autre.

« Au départ, le personnage principal était 22, explique Pete Docter. Puis, on a renversé les rôles, parce qu’on connaît la vie sur terre et qu’on sait ce qu’elle nous réserve de bon. Joe Gardner est devenu le personnage principal, le mentor de 22. Il fallait qu’il ait une passion à laquelle le public pourrait s’identifier, que l’on remettrait en question. Est-ce qu’accomplir son but est vraiment la façon de trouver une satisfaction dans la vie ? On voulait que ce soit amusant à mettre à l’écran. On a finalement opté pour un musicien, plus spécifiquement de jazz, parce qu’une passion pour le jazz est pure. Personne ne s’y consacre initialement pour devenir riche et célèbre. »

Le dramaturge Kemp Powers est entré en jeu il y a deux ans. Le personnage de Joe Gardner (à qui Jamie Foxx prête sa voix), avait déjà commencé à prendre forme. L’ex-journaliste avait beaucoup de points en commun avec lui. Il était un homme afro-américain de 45 ans, originaire de New York. Il a toujours de surcroît beaucoup aimé le jazz. Les astres étaient alignés.

PHOTO DEBORAH COLEMAN, FOURNIE PAR PIXAR

Le dramaturge Kemp Powers (au centre) s’est joint à l’équipe de création du film d’animation Soul il y a deux ans. Originaire de New York et afro-américain, il avait 45 ans, tout comme le personnage Joe Gardner. Coréalisateur et coscénariste, il s’est servi de sa propre expérience pour donner une dose d’authenticité aux personnages.

J’ai presque senti que j’étais né pour faire partie de ce film, a-t-il révélé. Je sens vraiment que c’est ma destinée d’avoir été placé dans cette histoire à ce moment précis, où je peux m’inspirer de ma propre expérience. Elle m’a servi pour donner une dose d’authenticité aux personnages.

Le dramaturge Kemp Powers

Il se souvient clairement de la première scène qu’il a été appelé à écrire, où Joe parle à cœur ouvert avec sa mère, quand elle lui remet les habits qu’il portera sur scène. Il s’est rappelé le moment où il a expliqué à sa propre mère son désir d’écrire et d’embrasser une carrière qui semblait impossible à ses yeux. Il espère toucher d’autres personnes qui ont eu une expérience similaire avec des parents qui, parce qu’ils veulent leur bien, sont incapables de les encourager.

« Il y a plein de moments comme cela disséminés dans le film, poursuit-il. Prenez la scène au salon de coiffure. Le barbier est peut-être le personnage auquel je m’identifie le plus. L’idée d’avoir un seul but dans la vie lui semble folle. Pour lui, il est possible de faire différentes choses et d’y trouver autant de satisfaction et de joie. J’y crois parce que j’ai déjà eu plusieurs carrières et que je suis aussi heureux maintenant que lorsque j’étais journaliste. »

La communauté afro-américaine mise de l’avant

Pour la première fois, Pixar met de l’avant la communauté afro-américaine dans un de ses films. Le studio a multiplié les efforts pour la refléter fidèlement, donnant la parole à ses employés qui y appartiennent et engageant de nombreux consultants afro-américains. Cette décision n’est nullement dictée par des visées opportunistes, souligne la productrice Dana Murray.

« Je n’ai jamais vu Pete faire quelque chose parce que c’est à la mode », a-t-elle précisé en pouffant de rire.

Une grande attention a aussi été accordée à l’équilibre entre les personnages masculins et féminins, comme c’est le cas depuis que la chef scénariste Jessica Heidt a mis au point un système pour tenir le compte chaque fois qu’un scénario est retouché.

« Depuis trois ou quatre films, nous faisons très attention, précise Pete Docter, qui est aussi coscénariste de Soul et chef de la création chez Pixar. Avec Dana, nous nous étions promis au début du film d’atteindre la parité. Lorsqu’il a fallu ajouter un antagoniste, à la fin, celui-ci était masculin par défaut. Dana a dit non. Ce personnage est devenu féminin. Cela nous a forcés à réfléchir pour que tout fonctionne.

« Nous avons tous nos angles morts, reconnaît Kemp Powers. Cela prend beaucoup d’efforts pour être aussi inclusif qu’on voudrait l’être. C’est difficile, mais cela vaut la peine. »

Le film d’animation Soul (Âme) sera diffusé à compter du 25 décembre sur la plateforme Disney+.