Pour raconter un chapitre habituellement manquant de l’histoire de la musique au Québec, le documentaire participatif Jukebox s’intéresse tout particulièrement aux artistes ayant fait partie de l’écurie de Denis Pantis au cours des années 60. Régnant pratiquement sans partage sur le royaume de la musique pop de l’époque, ce producteur a mis en valeur Michèle Richard, Renée Martel, les Baronets, les Classels, Bruce Huard et Les Sultans. Entre autres...

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

S’intéressant au monde de la musique depuis longtemps, Guylaine Maroist, qui cosigne la réalisation de ce long métrage documentaire avec Éric Ruel, a souhaité faire écho à un aspect de notre industrie musicale auquel les spécialistes se sont moins attardés au fil des ans.

« L’histoire de la chanson québécoise a presque toujours été racontée de la même façon, fait-elle remarquer. Elle commence habituellement avec Félix Leclerc, passe ensuite par les Bozos, se poursuit avec Robert Charlebois et, ensuite, Beau Dommage et Harmonium. Mais toute l’histoire des chansons populaires québécoises des années 60 est pratiquement occultée, même si elle est intéressante. Et pertinente. »

De la pop made in Québec

L’homme clé pour décrire cette époque foisonnante au cours de laquelle fut pratiquement inventée l’industrie de la musique pop au Québec a un nom : Denis Pantis. Alors jeune homme, ce fils d’immigrants grecs, né à Cartierville, a eu le flair d’emprunter le modèle d’affaires américain en proposant des adaptations locales — et en français — de chansons américaines et britanniques. Grâce à l’arrivée de Jeunesse d’aujourd’hui, l’émission phare que Télé-Métropole destinait aux jeunes, sa montée fut fulgurante. Au point de faire du distributeur indépendant Trans-Canada, où il avait ses assises, le leader du domaine du 45 tours, délogeant même les grandes multinationales.

Nous étions classés dans les quétaines à l’époque, rappelle le producteur au cours d’un entretien accordé à La Presse. On ne parlait jamais de nous dans les médias plus ‟sérieux” parce que les journalistes qui y travaillaient étaient plus vieux. Par contre, tous les médias où il y avait des jeunes étaient avec nous.

Denis Pantis

« Personnellement, je n’ai jamais fait de distinctions. Quand une chanson est bonne, elle est bonne, c’est tout. Après, il fallait trouver l’artiste le plus approprié pour l’adapter », poursuit-il.

PHOTO FOURNIE PAR LA RUELLE FILMS

La carrière de Renée Martel fut lancée en 1967 grâce à la chanson Liverpool.

S’il faisait parfois des exceptions en utilisant des chansons déjà populaires, venues des États-Unis, de Grande-Bretagne ou de France, Denis Pantis s’est fait une spécialité d’adapter des chansons d’ailleurs peu connues et d’en faire des succès monstrueux au Québec. Next Plane to London, de The Rose Garden, n’est pas vraiment passée à l’histoire. Je vais à Londres est une chanson incontournable du répertoire de Renée Martel depuis plus de 50 ans. Les exemples de cette nature ne manquent pas.

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

En 1968, Denis Pantis et Michèle Richard sont rentrés de Paris avec, sous le bras, leur version de Bonnie & Clyde, une chanson écrite par Serge Gainsbourg, que ce dernier a chantée en duo avec Brigitte Bardot.

« Il n’y avait pas d’intérêt à reprendre une chanson à succès que les gens achetaient déjà, précise Denis Pantis. L’une des rares exceptions est La poupée qui fait non, une chanson française de Michel Polnareff, qui s’est hissée à la tête des palmarès au Québec quand elle est sortie. Comme je cherchais une chanson pour Les Sultans pour terminer un de leurs albums, je leur ai fait enregistrer la chanson, mais Bruce Huard, qui la trouvait un peu trop légère, a consenti à la faire à la condition qu’elle ne sorte jamais en 45 tours. Je l’ai sortie en 45 tours quand même. Quand il l’a su et m’a appelé, j’ai dit : ‟Bruce, je suis un menteur, je l’avoue, mais ça va être le plus gros hit de votre carrière.” La semaine suivante, La poupée qui fait non était numéro 1 au palmarès et avait surclassé la version de Polnareff ! »

À cette époque, rien n’interdisait l’utilisation d’une chanson à partir du moment où les droits étaient versés en vertu des règles établies. « On appelait ça une licence obligatoire, explique Denis Pantis. Il fallait payer deux sous par copie vendue. Pour 10 000 copies, on versait 200 $. Pour 100 000, c’était 2000. That’s it ! »

Un souci d’authenticité

Pour rendre l’esprit de cette époque, Guylaine Maroist et Éric Ruel ont puisé dans de nombreuses scènes d’archives, nettoyées et restaurées. Les coréalisateurs ont aussi eu l’idée de créer l’atmosphère des années yé-yé en incitant les spectateurs du film à chanter, à taper des mains, même à crier comme le faisaient les admiratrices et admirateurs quand ils voyaient leurs idoles à Jeunesse d’aujourd’hui.

PHOTO FOURNIE PAR LA RUELLE FILMS

Jukebox est un film qui sollicite la participation du public…

« Nous avons beaucoup puisé dans les archives de l’Office national du film », expliquent-ils.

Nous avons construit le film avec un grand souci d’authenticité, quitte à aller chercher tous les palmarès de l’époque.

Guylaine Maroist et Éric Ruel, coréalisateurs du documentaire Jukebox

« Il a aussi été difficile de trouver des archives de Denis, car même s’il était très présent en coulisses, les photos de lui restent très rares. Il était important aussi que le spectateur ait l’impression que les images auraient pu être tournées hier, qu’il ne sente pas de distance entre le film et lui. Nous avons misé avant tout sur l’aspect festif et divertissant », assurent-ils.

La mode des adaptations ayant décliné au début des années 70, et les ventes ayant baissé, Denis Pantis s’est ensuite recyclé dans l’immobilier. Il a quand même eu le flair d’acquérir les catalogues d’à peu près tout ce que le Québec a produit dans le domaine de la musique populaire au cours des années 60. En 1984, il a géré le fameux Marché du disque et du livre, qui a trôné au Palais du commerce, aujourd’hui démoli, jusqu’à l’an 2000. Il compte aussi sortir un bouquin bientôt.

« Quand j’ai cessé mes opérations, c’est le gouvernement du Québec qui m’a remplacé parce qu’il a alors commencé à subventionner l’industrie du disque ! », conclut-il.

Jukebox prendra l’affiche le 4 septembre.