Directeur de l’Institut Lumière à Lyon, Thierry Frémaux propose un long métrage dont il assure la narration et la réalisation, dans lequel sont regroupées une centaine de « vues Lumière » restaurées. D’une durée de 50 secondes chacun, réalisés par Louis Lumière, l’inventeur, avec son frère Auguste, du Cinématographe, ces films nous replongent avec fascination dans les origines du langage cinématographique. Le délégué général du Festival de Cannes s’exprime aussi à propos de Nadia, Butterfly, le film de Pascal Plante retenu dans la sélection officielle cette année. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Dans les notes de production de Lumière ! L’aventure commence, vous racontez avoir découvert La sortie de l’usine Lumière à Lyon en 1982, lors de la conférence de presse annonçant la création de l’Institut Lumière. Que faisiez-vous à cette époque ? Vous saviez-vous déjà destiné à jouer un rôle crucial dans le monde du cinéma ?

À l’époque, j’étais juste un jeune cinéphile, un apprenti historien qui travaillait sur les origines lyonnaises de la revue Positif, fondée 30 ans plus tôt par celui qui devenait le premier directeur de l’Institut Lumière, Bernard Chardère. Et j’étais professeur de judo – le judo fut ma grande passion d’enfance avant que n’arrive le cinéma. Je suis allé proposer à Bertrand Tavernier, qui était président de l’Institut, mes services bénévoles et il a accepté ! J’avais poussé la porte du Château Lumière et je n’imaginais pas que cela me conduirait à Cannes. Les cinémathécaires ne quittaient jamais leurs lieux, comme les judokas. D’ailleurs, même en acceptant Cannes, je n’ai jamais quitté totalement Lyon.

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Thierry Frémaux assure aussi la narration de Lumière ! L’aventure commence, un film dont il signe la réalisation.

Le catalogue Lumière compte près de 1500 films. Les 108 que vous avez choisis se distinguaient-ils d’une façon plus particulière par rapport aux autres ? Quelle a été la plus grande difficulté dans la construction de ce programme ?

Le programme de Lumière ! L’aventure commence est composé des films les plus connus de Lumière, de ceux qui permettent de comprendre l’élaboration du langage cinématographique des origines, et de quelques merveilles inconnues. Le tournage des films Lumière s’étant déroulé pendant cinq ans, 1500 « vues », il fallait en trouver l’esprit, dont celui, absolument sidérant, qui voit un bourgeois lyonnais envoyer des opérateurs à travers le monde. Pour composer le programme, j’ai choisi ceux qui marchaient bien auprès des spectateurs, les ayant déjà présentés et commentés sur scène. Mais je caressais le rêve un peu fou de voir le cinéma de Lumière retrouver les salles, ce qui n’était plus jamais arrivé depuis 1900. Au départ, sortir ce film est au fond un pari dont je pensais qu’il attirerait 3000 passionnés, pas plus. Or, ils sont près de 140 000 spectateurs à avoir vu le film en France. Le cinéma de Lumière, c’est notre histoire. À le voir aujourd’hui, il redit que l’art sert à dire qui nous sommes et qui sont les autres.

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Le célèbre « arroseur arrosé » dans Lumière ! L’aventure commence, un film de Thierry Frémaux

Qu’est-ce qui vous a marqué le plus dans la découverte de tous ces films ? Et pourquoi est-il important pour les cinéphiles d’aujourd’hui de les découvrir ?

Ce qui me marque d’abord est l’immense privilège d’être celui qui a la charge de faire redécouvrir les premiers films du Cinématographe. Je ne suis pas le premier, bien sûr, il y en a eu d’autres avant moi, mais pas tant que ça. Lumière ne serait pas l’inventeur du Cinématographe, ses films auraient tout autant de valeur. Ils sont souvent une « première fois », mais c’est leur valeur propre qui leur permet de traverser le temps. Aussi, le cinéma continue de livrer son histoire pour le profit de son présent, ça n’est pas Tarantino et quelques autres qui vont en désapprouver le principe. Voir des films Lumière interroge ce cinéma des origines autant que ce qu’il est devenu et, peut-être, ce qu’il a perdu : une sorte d’innocence, la simplicité du geste, la virginité du point de vue. Lumière utilise la technique pour poser sur le monde un regard proprement cinématographique et cela, on l’ignore. Voir des films Lumière, c’est comme se laver les yeux : il y a le geste du cinéaste, mais 125 ans plus tard, il interroge aussi le geste du spectateur. N’oublions pas que Lumière invente aussi la salle de cinéma. Au fond, et tout en disant qu’il y a un mouvement collectif mondial à l’époque, Lumière invente trois fois le cinéma : la technique, l’art et la salle. Tout est en place pour le show… jusqu’à l’épidémie de COVID-19 qui, pour la première fois de l’histoire, a arrêté projections et tournages.

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Une scène tirée de Lumière ! L’aventure commence, un film de Thierry Frémaux

Vous êtes un fier Lyonnais. Quand on dirige, avec Bertrand Tavernier, une institution comme l’Institut Lumière, situé tout près de l’endroit où les films Lumière ont vu le jour, a-t-on l’impression que l’histoire nourrit quotidiennement son propre amour du cinéma ?

L’idée que le Cinématographe a un lieu d’origine est formidable. Sait-on où la littérature, la peinture et la musique ont été inventées ? Le cinéma, on sait. C’est à Lyon. Mais la ville n’a longtemps rien fait pour célébrer le cinéma et Paris, Cannes, Los Angeles, Bombay sont devenues de grandes villes de cinéma. Montréal a aussi une extraordinaire cinémathèque. Avec Bertrand Tavernier, il nous a fallu tout construire et c’est en effet très exaltant. L’aller-retour entre le « très patrimoine » qu’est l’Institut Lumière et le « très contemporain » qu’est Cannes est extrêmement efficace pour appréhender l’état du cinéma aujourd’hui.

Lumière ! L’aventure commence serait le premier volet d’une série qui comporterait deux ou trois longs métrages. L’approche que vous emprunterez pour la suite sera-t-elle différente ?

L’épidémie a arrêté le processus de restauration de 300 autres films Lumière, et le prochain film sortira, si tout va bien, fin 2021 ou début 2022. Il y a encore beaucoup de choses à dire et beaucoup de films à montrer sur Lumière. On revient à ce que je dis dans ce premier film : Lumière est le dernier des inventeurs et le premier des cinéastes. Ça mérite qu’on se penche à nouveau sur la question !

Adressons-nous maintenant au délégué général du Festival de Cannes. Nadia, Butterfly, de Pascal Plante, prendra l’affiche au Québec le 18 septembre. Pourquoi l’avez-vous retenu dans votre sélection officielle de 2020 ?

J’ai énormément aimé la mise en scène de Pascal Plante, très convaincue, pas m’as-tu-vue. Elle évoque le collectif comme l’intime, elle s’adapte à la fiction comme au reportage. D’ailleurs, la photographie de Stéphanie Anne Weber Biron est magnifique. J’aime aussi la mélancolie du personnage principal et son crépuscule, Katerine Savard, plus vraie que nature et pour cause. Le film a une retenue, une humilité alors qu’il dit des choses importantes sur la condition féminine des sportives, vaste sujet. À regarder cette jeune femme, on comprend beaucoup de choses. Je ne connais pas Pascal Plante, j’espère le rencontrer.

Lumière ! L’aventure commence prendra l’affiche le 21 août.