Né en 1987, Félix Rose a appris très jeune l’implication de son père Paul dans la Crise d’octobre de 1970. Dès lors, il a voulu mieux le connaître, comprendre ses motivations et explorer son histoire familiale. Il en a fait un documentaire. Une démarche de cinéaste et personnelle à travers laquelle il assume à la fois son statut de « fils de » et son entière indépendance. Entrevue.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Chez les Rose, il y avait Paul et Jacques. Connus, bien sûr, depuis les évènements d’octobre 1970 au terme desquels est survenue la mort tragique de Pierre Laporte, ministre du Travail et de la Main-d’œuvre et ministre de l’Immigration dans le gouvernement de Robert Bourassa.

Le premier a fait de la prison pour meurtre. Le second pour complicité après le fait.

Mais chez les Rose, il y avait aussi Rose, la mère, farouche porte-parole du clan. Il y avait Jean-Paul le père, présent et discret. Il y avait Claire, Suzanne et Lise, les sœurs de Paul et Jacques.

PHOTO FOURNIE PAR L’OFFICE NATIONAL DU FILM

Rose Rose, la mère de Paul, Jacques, Claire, Suzanne et Lise. La chef du clan. Celle par qui est venu le mot « solidarité ».

Depuis, deux autres générations ont suivi. Ainsi, Félix Rose est le fils de Paul et le neveu de Jacques. Il est aussi le jeune papa d’une fillette née après la mort de Paul Rose survenue en mars 2013. Félix a aussi une sœur, Rosalie.

Les Rose, c’est donc une famille du Québec. Une famille comme les autres. Et pas tout à fait comme les autres.

Félix Rose le sait très bien.

Les évènements, je les ai vécus par procuration. Mais cela fait indéniablement partie de mon ADN.

Félix Rose

C’est la raison pour laquelle il a voulu en faire un film. Les Rose est un documentaire sur l’histoire de la famille dont l’axe principal est inévitablement la Crise d’octobre. Mais le film, émaillé d’une quantité impressionnante d’archives familiales et d’entrevues, s’intéresse tant aux Rose d’avant qu’aux Rose pendant et après les évènements.

« Je propose un point de vue intérieur subjectif, détaille Félix Rose. Ce que je montre dans le film est UNE vérité, et non LA vérité. Je ne voulais pas tomber dans le piège de tout ramener à moi ou régler des comptes. Je voulais laisser la parole à une famille en disant aux spectateurs : “Je vous raconte une histoire telle qu’on me l’a racontée sans aller dans mes chakras personnels.” »

La généalogie et le cinéma

Félix Rose avait « 6 ou 7 ans » lorsqu’un jour, une cousine lui a glissé à l’oreille que son père avait fait de la prison. Il est allé voir sa mère, Andrée Bergeron. Elle lui a expliqué ce qui s’était passé.

« J’étais en état de choc. Je n’étais pas capable d’en parler avec mon père », se souvient le jeune homme pour qui Paul Rose a toujours été un père aimant, un papa poule. « Un gars positif et joyeux qui n’a pas transmis les séquelles [de son vécu] à ses enfants », dit-il.

C’était aussi un papa réservé sur les évènements d’octobre 1970. « Paul était dans le présent, et non dans le passé », assure le fils qui, enfant et adolescent, ne voulait pas aborder LA question de façon frontale « parce que c’était trop gros ».

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Lorsque Jean-Paul Rose meurt, Paul Rose a droit à une sortie de prison pour aller se recueillir devant la dépouille de son père. L’occasion de faire aussi une rare photo où toute la famille est réunie.

Pour apprivoiser l’histoire de son père et, par ricochet, celle de sa famille, il a alors pris deux chemins de traverse : la généalogie et le cinéma.

« Jeune, j’ai développé une passion pour le cinéma », indique-t-il. Des images captées avec sa caméra VHS au début des années 2000 sont d’ailleurs dans son documentaire.

La caméra devient chez lui un outil précieux, sorte de paravent lui permettant d’être plus à l’aise dans sa démarche. « Ça me permettait de poser des questions à ma famille afin de mieux comprendre le contexte. »

En parallèle, après avoir construit un arbre généalogique dans sa classe vers la fin de l’école primaire, il développe une passion pour la généalogie. Et le paternel aussi.

« Mon père a partagé ma passion. Cela nous a unis. Les fins de semaine, au lieu d’aller m’amuser avec mes amis, je passais mon temps à la Bibliothèque de Montréal avec lui. Encore là, cela m’a aidé à comprendre », assure-t-il.

À travers nos recherches, je l’ai connu et j’ai un peu compris ce qui l’avait amené à commettre des gestes aussi graves qu’un enlèvement ayant mené à la mort d’un homme.

Félix Rose

Par « ce qui l’a amené », Félix Rose fait référence aux conditions lamentables dans lesquelles de nombreux Québécois vivaient à l’époque. Ainsi, les Rose sont passés de Saint-Henri à Jacques-Cartier (annexée à Longueuil), où la misère était endémique. Chez les Rose, la mère est le phare, la battante, celle qui ira accueillir jusqu’à plus pauvre qu’elle dans sa maison, celle par qui le mot « solidarité » s’est transmis aux enfants. « Ma grand-mère Rose Rose est la révélation du film », dit son petit-fils cinéaste.

Jacques Rose : responsable jusqu’au bout

La mort de Paul Rose constitue un jalon important dans l’aboutissement du film.

Père et fils avaient déjà discuté du projet lorsqu’en mars 2013, Félix présente une première version écrite au paternel. « Ce n’était pas complaisant. Je proposais un regard critique. Nous avons eu une discussion intéressante. Il m’a promis d’approfondir ses commentaires. Nous sommes allés souper, mais après le repas, j’ai bien vu que mon père n’allait pas bien. Il a fait un AVC. Il est mort deux jours plus tard. »

Félix Rose s’en est voulu de n’avoir pas été assez rapide pour interviewer son père. Mais la mort de ce dernier l’a incité à aller jusqu’au bout.

PHOTO FOURNIE PAR L’OFFICE NATIONAL DU FILM

Jacques Rose

« Je me suis senti responsable de raconter cette histoire-là. Comme j’avais des contacts avec des felquistes, je les ai tous appelés. Mon but était de donner la parole à des gens [à commencer par sa famille] qui l’ont très peu eue depuis les évènements. Je voulais aussi laisser des traces aux historiens. » Il a même réussi à convaincre son oncle Jacques de se confier.

Si on ne l’avait pas kidnappé, il ne serait pas mort. On est responsables jusqu’au bout. On n’a jamais voulu la mort d’un homme dans notre action, mais c’est arrivé. On a été démolis par ça. On l’a assumé et on l’assume encore aujourd’hui.

Jacques Rose à propos de Pierre Laporte dans le documentaire

Respectant le pacte passé avec son frère Paul, Francis Simard (mort en janvier 2015) et Bernard Lortie (qui n’a pas témoigné) de la cellule Chénier, Jacques Rose ne révèle rien des circonstances exactes ayant conduit à la mort de Laporte. Par contre, il donne quelques détails sur la tentative d’évasion de Pierre Laporte qui, en fracassant une fenêtre, s’est gravement blessé et a abondamment saigné.

En marge des entrevues, comme son père conservait tout, Félix Rose s’est mis à fouiller dans ses archives. Il a découvert quelques courts films familiaux datant des années 1960, voire avant. Tous ont été restaurés et numérisés avec l’aide de l’ONF.

Il a aussi mis la main sur une vieille cassette sur laquelle Paul Rose a laissé un message émouvant à sa mère morte en 1981. Comme les autorités carcérales refusaient de laisser Paul Rose sortir pour aller voir sa mère mourante, il a utilisé le dictaphone, permis en prison pour créer des pièces de théâtre, afin d’enregistrer un message que son avocat a sorti en douce.

« Mon père dit à sa mère Rose que c’est elle qui lui a transmis l’amour du Québec, du territoire et une conscience sociale. En écoutant cet enregistrement, j’ai pleuré tout le long », dit Félix.

Après sa libération, fin 1982, Paul Rose aura vécu 30 ans. Qu’est-ce que son fils en retient ? « Ç’a été une belle période parce qu’il a fait ce qu’il se promettait de faire. Il a fait un baccalauréat, une maîtrise et un doctorat en sociologie. Il a fondé un parti politique. Il s’est investi dans la famille et dans le travail avec la CSN. Il aurait pu être blasé, par exemple, par la défaite référendaire, mais il est toujours resté un optimiste. La plus belle chose qu’il m’a transmise est la curiosité et le goût de la recherche. La base de ce film, c’est lui. »

En salle le 21 août

Une série sur le FLQ à Club illico

PHOTO ANTOINE DÉSILETS, ARCHIVES LA PRESSE

À la comparution de Paul Rose le 6 janvier 1971

Félix Rose a fait tellement d’entrevues, dont plusieurs inédites, pour son film qu’il lui restait assez de matériel pour faire une série télé. De fait. Cet automne, Club illico diffusera une série en six épisodes sur l’histoire du FLQ, dit le cinéaste. Celle-ci s’articulera autour du meurtre, jamais résolu, du felquiste André Bachand, perpétré à Saint-Ouen, près de Paris, en 1971. M. Rose ne peut dévoiler les noms des interviewés, mais promet de l’inédit.

Quand Paul Rose dit adieu à son père

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Scène du film Les ordres de Michel Brault, dans lequelle Jean Lapointe tient le premier rôle

Pour son documentaire, Félix Rose a retrouvé un segment de l’émission Télémag de Radio-Canada dans lequel on voit Paul Rose qui, bénéficiant d’une sortie accompagnée de prison, se recueille sur la dépouille de son père en 1980. Curieusement, cette scène est très semblable à celle du personnage de Clermont Boudreau (Jean Lapointe) dans Les ordres de Michel Brault sorti… en 1974. Visionnaire, Michel Brault ? En fait, il s’est inspiré de l’histoire d’André Lessard qui, arrêté dans le cadre de la Loi des mesures de guerre, a pu visiter son père au salon funéraire d’Alma durant la Crise d’octobre.