(Paris) Dans le nouveau film de Martin Provost (Séraphine, Violette), Juliette Binoche se glisse dans les tailleurs parfaits de la directrice parfaite d’une « école ménagère » où l’on enseigne à de jeunes filles issues de milieux modestes à devenir des épouses parfaites, entièrement dévouées au bien-être de leurs futurs maris. Jusqu’à ce que tout vole en éclats en 1968…

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Quand Juliette Binoche apparaît à l’écran, avec cette apparence d’une autre époque, on pourrait presque croire à une imitation de la Baronne de Rothschild. Paulette Van der Beck, le personnage qu’elle incarne, s’exprime avec une voix un peu suraiguë, et mène d’une main de fer un genre d’école ménagère pour jeunes filles comme il en existait des centaines dans la France provinciale d’après-guerre, et ce, jusqu’au début des années 70.

Même s’il emprunte aussi la forme d’une comédie, un genre qu’explore Martin Provost pour la première fois, La bonne épouse comporte aussi un volet historique. Le long métrage fait en effet écho à l’histoire des femmes, très rarement racontée, et à la montée du mouvement féministe en France.

« Ce film est important parce qu’il nous aide à comprendre d’où vient le féminisme, a déclaré l’actrice lors d’une rencontre de presse tenue à Paris avant la pandémie. Tout ça n’est pas arrivé comme ça, comme un cheveu sur la soupe. Pendant des siècles, les femmes ont été tenues dans un carcan et devaient répondre à ce que le pouvoir masculin attendait d’elles. Après la guerre, on s’est fait une idée de ce que la femme devait être : soumise à son époux, toujours de bonne humeur et serviable. Mais cette idée de perfection est évidemment une vue de l’esprit. Personne n’a envie de ça ! »

Un monde très masculin

Juliette Binoche dit d’ailleurs tenir son envie d’indépendance absolue de sa mère, qui s’est elle-même révoltée contre le sort que la société avait réservé à sa mère immigrante. Cette dernière fut d’abord envoyée dans une école pour atteindre les « standards » de son mari, d’une classe plus élevée, mais elle s’est quand même ensuite retrouvée à la rue, abandonnée, avec ses enfants.

« Paulette fait un peu la même prise de conscience dans La bonne épouse, explique l’actrice. Elle prend contact avec la souffrance réelle de certaines jeunes filles qui fréquentent son école. Encore aujourd’hui, tout n’est pas réglé, loin de là. On vit encore dans un monde très masculin. Il n’y a qu’à voir aller Trump et ses confrères. On est loin de la révolution complète et générale. Cela dit, il y a maintenant une prise de parole. Ça bouge. »

Mettant aussi en vedette Yolande Moreau et Noémie Lvovsky, La bonne épouse est né d’une histoire qu’une amie de Martin Provost, un cinéaste spécialisé dans les portraits de femmes, a raconté lors d’un séjour en Bretagne.

« Issue d’une autre génération, cette femme a voulu s’inscrire dans une école ménagère à 16 ans, simplement pour ne pas perdre ses copines ! explique le cinéaste. J’ai trouvé l’histoire qu’elle m’a racontée d’autant plus incroyable que je ne connaissais pas du tout l’existence de ces écoles. J’ai ensuite vu des images – les archives de l’INA [Institut national de l’audiovisuel] sont démentes – et j’y ai tout de suite trouvé matière à un film. Étrangement, j’ai aussi fait un lien avec notre époque. C’en est troublant. »

Un portrait d’époque

Le cinéaste indique qu’à l’époque où se situe l’action de son film, alors que surgissent les bouleversements de la fin des années 60, la France était encore socialement très divisée entre Paris et ce qu’on appelait alors « la province ». Il fait d’ailleurs remarquer que cette appellation est aujourd’hui remplacée par le mot « régions ». Les moyens de communication modernes ayant fait en sorte que cette barrière psychologique n’existe pratiquement plus, Martin Provost rappelle qu’en Bretagne, où il a grandi, cette division était bien réelle.

« J’étais un gamin à l’époque, mais je me souviens que lorsque les évènements de mai 68 sont survenus à Paris, tout le monde chez nous avait l’impression que la guerre était de nouveau à nos portes ! »

Quant au choix de faire appel à Juliette Binoche, le cinéaste affirme que cette rencontre était prévue depuis déjà un moment, l’actrice devant notamment jouer dans un film qu’il n’a finalement jamais pu mener à terme.

« Je suis presque content que ce projet ne se soit jamais concrétisé parce qu’il nous a permis de faire ce film-là à la place ! fait-il remarquer. Ce fut vraiment une belle rencontre, même si, au départ, Juliette et moi n’avions pas du tout la même conception du personnage, ce qui me faisait un peu peur. Je ne voulais pas que le personnage bascule trop dans la caricature. Or, Juliette a apporté un truc formidable quand, très sûre d’elle, elle est arrivée habillée comme Paulette. Je n’en revenais pas. Elle ne s’est pas trompée du tout sur son intuition et elle était d’une justesse remarquable. Quand on a une actrice exceptionnelle à sa disposition, forcément, ça se passe bien ! »

PHOTO FOURNIE PAR LE PACTE

Juliette Binoche peut aussi être vue dans La vérité, film de Hirokazu Kore-eda, dans lequel elle donne la réplique à Catherine Deneuve.

Ce temps qui passe dans La vérité…

Par ailleurs, Juliette Binoche peut aussi être vue ces jours-ci dans La vérité. Dans ce film de Hirokazu Kore-eda (Une affaire de famille), elle campe la fille d’une icône du cinéma, interprétée par Catherine Deneuve. Cette comédie dramatique marque la première rencontre professionnelle entre les deux actrices.

« L’idée de tourner avec Catherine m’a évidemment ravie, a confié Juliette Binoche. Cela dit, construire une intimité avec elle est un petit peu… je ne dirais pas compliqué, mais il fallait que je trouve un moyen de me rapprocher d’elle. J’ai donc commencé par la tutoyer, en fait, en lui disant que ce serait bien qu’on se tutoie, raconte-t-elle en lâchant un éclat de rire. Elle ne m’a pas répondu vraiment. Je me suis dit qu’après tout, puisque je joue sa fille ! Ensuite, j’ai recommencé à fumer pour pouvoir griller des cigarettes avec elle et avoir de petits échanges de cette nature. Ça donne des moments amusants, mais la vraie rencontre se passe après, au moment où on tourne. Et ça, c’est très joyeux. C’est aussi une plongée dans une écoute et dans une émotion. C’est devenu passionnant parce que nous nous sommes rendu compte que nous aurions pu vraiment être mère et fille dans la vie. Et même intervertir les rôles ! »

La vérité étant un film qui traite du temps qui passe, Juliette Binoche précise que l’angoisse liée au passage des ans n’atteint pas seulement les actrices.

« Ça fait peur à tout le monde, dit-elle. Mais ainsi va la vie. Je préfère m’appuyer davantage sur la philosophie et la sagesse que sur la chirurgie esthétique. Du moins, pour le moment ! »

La bonne épouse prendra l’affiche le 21 août.
La vérité est offert sur iTunes et Apple TV.
Les frais de voyage ont été payés par Unifrance.