« Les épiceries, dans les villes comme Montréal, sont approvisionnées aux trois jours. Ça veut dire que si au bout de trois jours, les camions ne sont pas repassés, il n’y a plus rien sur les tablettes. »

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Ce n’est pas François Legault qui parle à l’occasion de l’un de ses fameux points de presse, mais Alain (Réal Bossé), au tout début de la bande-annonce étrangement presciente de Jusqu’au déclin, le premier film québécois produit par Netflix.

Ce gourou survivaliste décrit sur sa chaîne YouTube comment stocker du riz afin d’éviter qu’il ne se gâte et ne soit périmé. « S’il y a une crise économique ou si la planète se réchauffe encore plus, les gens vont avoir faim, pis nous, on va être prêts ! », dit une fillette à son père, en regardant le tutoriel d’Alain et en remplissant elle aussi un grand sac de riz.

Tourné l’an dernier dans les Laurentides grâce à un budget d’environ 5 millions, le premier long métrage de Patrice Laliberté, un thriller très efficace, s’intéresse à un camp d’entraînement de survivalistes qui, reclus dans la forêt, anticipent les pires des scénarios : une crise sociale sans précédent provoquée par l’invasion de migrants, les effets des changements climatiques ou d’une pandémie mondiale…

Entre sa première projection aux Rendez-vous Québec Cinéma, le 1er mars, et sa diffusion sur Netflix depuis vendredi dernier, bien des choses ont changé. Pour ne pas dire le monde…

Avec tous ces gens qui vident les rayons des supermarchés des sacs de farine, de pâtes et de riz, qui font le plein de médicaments dans les pharmacies et qui achètent des armes à feu comme jamais, ici comme aux États-Unis, Jusqu’au déclin est chaque jour plus en phase avec son époque.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Tourné l’an dernier dans les Laurentides grâce à un budget d’environ 5 millions, le film Jusqu’au déclin est un thriller très efficace qui s’intéresse à un camp d’entraînement de survivalistes.

« Je vis quelque chose de très particulier avec mon film, me confirme Patrice Laliberté. J’avais commencé à penser à mon scénario quand Donald Trump a été élu président et je me suis dit que l’idée du film était trop dans l’air du temps. Je craignais d’avoir l’air opportuniste. Je voyais la montée de cette radicalisation. Des groupes de citoyens sur Facebook qui, par manque de confiance envers le gouvernement, se mettent au survivalisme. »

Le cinéaste de 33 ans ne pouvait se douter que la réalité rejoindrait à ce point sa fiction. En l’occurrence, ce n’est pas qu’un cliché. On peut malheureusement craindre, en ces temps de méfiance exacerbée, que des groupes d’extrémistes, adeptes de théories du complot, ne s’isolent avec leurs armes à feu en attendant de se faire justice eux-mêmes.

Si la pandémie est l’une des craintes de ses protagonistes, ces survivalistes du dimanche ne se méfient pas assez du danger imminent qui les guette le plus : eux-mêmes.

« Il y a, à l’intérieur du mouvement survivaliste, une forme de racisme et de xénophobie que j’avais envie de dénoncer, explique Patrice Laliberté. C’est une œuvre qui se veut une critique du radicalisme et de l’individualisme, qui aborde l’éco-anxiété et la surpopulation. La chanson de Lhasa [de Sela], à la fin du film, évoque cette chose-là. Qu’est-ce qu’on fait avec tous ces problèmes ? La solution, ce n’est certainement pas de s’entretuer ! »

Jusqu’au déclin, film de genre nordique comme on en voit peu au Québec, aussi bien réalisé qu’interprété, porte un discours social sous-jacent qui prend aujourd’hui, à la lumière des récents événements, un sens particulier.

« Avec la crise, je ne parle plus au même spectateur, croit Patrice Laliberté, dont le film avait pris l’affiche en salle le 13 mars. Le spectateur est au centre de mon travail. Je joue avec lui, j’essaie de le faire réagir. Sachant que tous les spectateurs ont désormais vécu ce traumatisme collectif, ce n’est déjà plus le même film que je leur présente. »

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

De gauche à droite, les acteurs Guillaume Cyr, Marilyn Castonguay, Marc Beaupré, Réal Bossé, Marie-Evelyne Lessard, Guillaume Laurin et Marc-André Grondin

Forcément, l’expérience anxiogène vécue actuellement teinte notre lecture du film, qui a généralement reçu de bonnes critiques, notamment du magazine Variety, la bible de l’industrie hollywoodienne. On ne peut le voir qu’à travers ce nouveau prisme.

« Il y a quelque chose de surréaliste dans ce qu’on vit, dit Laliberté. Le film n’a pas été fait en pensant à un tel contexte. Je n’aurais jamais pu anticiper ça. C’est sûr que je l’aurais fait un peu différemment si j’avais su. J’évoque la menace d’une épidémie dans le scénario, mais je me disais que ça n’arriverait jamais. Si je pouvais le réécrire aujourd’hui, ça prendrait évidemment plus d’espace. »

Il y a un appétit certain, à l’heure actuelle, pour les récits qui s’offrent en caisse de résonance à la crise sanitaire qui nous afflige. Contagion, film pourtant mineur de Steven Soderbergh, qui date de 2011, a été l’œuvre la plus regardée sur Netflix au Canada, la semaine dernière.

Lundi, Jusqu’au déclin, offert en 30 langues, arrivait au quatrième rang des contenus (séries et films confondus) les plus populaires sur Netflix au pays. Le lendemain, il comptait parmi les 10 films les plus populaires de Netflix… en Guadeloupe. Son film a beau être prémonitoire, ça, Patrice Laliberté n’aurait pu l’anticiper.