The Twentieth Century, délirante satire biographique de Matthew Rankin, au traitement formel très inventif, est l’un des 10 films canadiens de l’année selon le Festival international du film de Toronto (TIFF), où il a été présenté en première mondiale en septembre dernier. Le cinéaste montréalais, originaire de Winnipeg, s’est inspiré des journaux personnels de l’ex-premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King pour imaginer sa jeunesse déchirée entre ses amours, sa mère envahissante et ses ambitions politiques.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Lorsque nous nous sommes rencontrés à Cannes il y a deux ans, pour ton court métrage Tesla : lumière mondiale, tu avais déjà tourné The Twentieth Century. Ce fut un long processus de post-production ?

Matthew Rankin : Il me restait à faire des animations. C’était long. Je voulais que tout soit tourné en pellicule. Je ne voulais pas qu’il y ait d’interventions numériques. J’aurais pu gagner du temps si je n’avais pas tout fait à la main, mais ça me donne beaucoup d’énergie lorsque les choses sont difficiles. Chaque projet pour moi, c’est relancer le Titanic !

M.C. : Il y a des parallèles à faire entre ton plus récent court métrage et ton premier long métrage. Tu t’inspirais des lettres de Nikola Tesla. Cette fois-ci, tu t’inspires des écrits de Mackenzie King…

M.R. : Exactement. Le film est une interprétation très onirique de son journal intime, entre 1893 et 1905. Tous les événements dans le film sont inspirés de ce qu’il a écrit à l’époque. Tous les personnages sont réels. Je décris un cauchemar qu’il aurait pu avoir. C’est une transformation de son vécu. L’idée étant de pénétrer la sous-conscience du Canada…

M.C. : Pour explorer la psyché canadienne ! Est-ce que c’est un scénario inspiré de tes études de maîtrise en histoire ?

M.R. : J’ai lu son journal intime lorsque j’étais étudiant à l’Université Laval. Je tiens moi-même un journal intime depuis longtemps. C’est l’expression la plus honteuse de lui-même qui m’a intéressé. Le côté mélodramatique de son journal intime… qui me rappelait le mien ! Le journal intime, c’est pour moi une conscience parallèle. Ce n’est pas exactement un document factuel.

M.C. : Il est même question de son fétichisme (pour les chaussures) dans son journal intime ?

M.R. : Il parle avec beaucoup de difficulté de ses désirs. Il ne peut pas tout avouer…

M.C. : Tu as donc extrapolé…

M.R. : Il faut imaginer les choses ! C’est la constatation que je fais de la forme biographique. Lorsqu’on fait un film et qu’on transforme la chronologie d’une vie en œuvre cinématographique, c’est une opération artistique qui, au bout du compte, a très peu en commun avec ce qui est arrivé pour vrai. J’aime amplifier les choses.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Matthew Rankin, cinéaste montréalais

M.C. : Il y a beaucoup d’humour noir et d’autodérision dans le film. Comment doser entre la trame historique et l’humour qu’on veut y ajouter ?

M.R. : C’est un peu l’opération satirique. C’est une entreprise ironique. C’est un film à propos de la jeunesse de Mackenzie King, qui me rappelle d’une certaine façon ma propre jeunesse. Mais c’est aussi une façon pour moi de me moquer du Canada. On a très peu accès à la meilleure expression de l’autre, mais je pense que les Québécois et les Canadiens partagent leurs pires qualités : la petitesse, la modération fanatique… C’est très québécois et canadien !

M.C. : L’ambition est suspecte au Canada. On entretient des complexes vis-à-vis des Français ou des Américains… Tu voulais, pour ce premier long métrage, que le récit reflète à la fois la culture canadienne et québécoise ?

M.R. : C’est peut-être ce qui est propre à moi. J’ai fait mes études en histoire du Québec. La façon par laquelle je lis l’histoire du Canada, c’est à travers le prisme de l’histoire du Québec. Ma vie est très québécoise maintenant. Ça me donne un poste d’observation un peu entre les deux, que je trouve très créatif.

M.C. : Ce film est un projet artisanal mais ambitieux et de longue haleine. As-tu eu peur de perdre le cap par moments ?

M.R. : J’ai été très pauvre pendant longtemps ! J’ai eu une année où il fallait que j’occupe cinq postes à temps plein sans aucun revenu. C’était un film très exigeant. J’ai été découragé par moments, mais ce n’est pas très important finalement. Je ne suis pas matérialiste. Parfois, il faut vivre comme un moine.

M.C. : L’aspect formel est très fort. Le film se démarque par son esthétique singulière. C’est un décor théâtral qui peut rappeler des émissions pour enfants de la fin des années 60, comme Franfreluche ou Sol et Gobelet

M.R. : J’adore cette époque ! J’ai été très inspiré par l’Expo 67, surtout le pavillon des pâtes et papiers. L’idée était de représenter le Canada comme quelque chose de totalement artificiel. Comme une fantaisie. Je voulais que le paysage soit très faux. On a tout patenté avec ce que l’on a trouvé au Dollarama. C’était aussi une question de faire une vertu esthétique de notre manque de moyens. Il fallait épouser l’élément artificiel du décor, mais c’était totalement dans le propos du film. Pour que personne ne puisse douter de sa fausseté.

The Twentieth Century, de Matthew Rankin, avec notamment Dan Beirne, Mikhaïl Ahooja et Catherine St-Laurent, sera à l’affiche vendredi.