Lancé au Festival de Cannes, où il a fait l’objet d’une présentation spéciale hors compétition, La belle époque relate l’histoire d’un couple qui, d’une certaine façon, retourne à ses origines pour, peut-être, mieux se reconstruire. Même s’il ne s’est pas donné de rôle, Nicolas Bedos a mis beaucoup de lui-même dans ce film dont les têtes d’affiche sont Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Guillaume Canet et Doria Tillier. Nous avons rencontré le scénariste et cinéaste, qui réalise présentement OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire, lors de son passage au festival de Toronto.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Dans La belle époque, votre deuxième long métrage à titre de scénariste et réalisateur, vous racontez le parcours d’un homme dont la relation de couple bat de l’aile, qui a la possibilité de revenir 40 ans en arrière, soit au moment de la rencontre avec la femme qu’il aime, grâce à une entreprise spécialisée dans les reconstitutions d’époque. Comment est née cette idée ?

Cette idée m’est venue grâce à ce que je vois autour de moi. Je constate à quel point nous sommes facilement entraînés dans le vertige d’une modernité galopante qui fait en sorte que nous n’échangeons plus du tout de la même façon. Je ne dis pas que c’est mieux ou pire, mais il est indéniable qu’on peut être facilement paumé dans le monde actuel. D’où cette idée d’un personnage qui incarne aussi le double de lui-même à une époque où il était plus séduisant, plus gratifié par l’existence.

On sent une espèce de nostalgie dans votre film ou, à tout le moins, une volonté de faire valoir la délicatesse dans les sentiments, même si les rapports sont parfois violents.

Je m’interroge beaucoup sur la mémoire des sentiments, leur pérennité. La nostalgie est l’un des sujets du film, mais pas le propos. Si je l’avais écrit dans les années 50, j’aurais probablement envoyé le personnage 30 ou 40 ans plus tôt parce qu’on a toujours la nostalgie d’une époque révolue, non entachée par notre anxiété, par notre trouille. Si ça se trouve, j’ai la nostalgie d’une période que je n’ai pas connue, que j’aurais probablement trouvé violente si je l’avais vécue. Je comprends ce besoin de vouloir aller ailleurs, peu importe où ça se situe sur le plan temporel ou géographique, parce qu’on a besoin de dépaysement.

Dans Monsieur et Madame Adelman, votre premier long métrage à titre de scénariste et réalisateur, vous avez joué l’un des rôles principaux. Cette fois, vous avez préféré rester derrière la caméra et confier le personnage que vous auriez pu incarner à Guillaume Canet. Pourquoi ?

Pour ne pas distraire le spectateur. Je n’avais pas envie qu’on puisse dire que je suis en train de raconter ma vie, même si je la raconte un peu quand même. Doria Tillier a partagé ma vie, ce n’est pas un secret, mais cette histoire demeure une transposition, comme les personnages d’un roman. Guillaume a aussi amené un peu sa face, si j’ose dire, parce qu’il a vécu des situations assez similaires. Il est un peu nerveux comme moi, un peu colérique aussi, avec des trucs, des impatiences, bref, nous avons des défauts en commun !

Il y a aussi qu’en France, vous êtes une personnalité médiatique reconnue pour votre humour sarcastique…

J’ai joué de la provocation, il est vrai. Certains ont pris ce style très ironique au premier degré et ont développé une réaction épidermique à mon endroit. C’était pourtant du spectacle. J’aime beaucoup jouer et mettre en scène, mais le regard des autres a aussi motivé ma décision de ne pas jouer dans ce film-là. On commence à m’accepter comme cinéaste, mais on ne m’a pas toujours accueilli avec beaucoup de sympathie en général. J’ai même parfois senti une grande hostilité. Le côté jeunesse dorée [il est le fils de l’humoriste Guy Bedos] passe très mal en France. Dans La belle époque, j’ai pu montrer ce que j’ai dans le cœur et dans la tête.

Le directeur photo de vos deux longs métrages est le même : le Québécois Nicolas Bolduc.*

C’est notre deuxième projet ensemble et je crois que nous en ferons d’autres, car nous sommes très proches. Mais au-delà de ça, il se trouve qu’ayant toujours apprécié le cinéma américain, j’ai cherché un chef opérateur capable de faire des images un peu stylisées. Mélanie Laurent, qui a travaillé avec Nicolas pour un film de Denis Villeneuve [Enemy], me l’a chaudement recommandé en disant : « Tu vas voir, il est merveilleux. » Alors, je me suis retrouvé avec quelqu’un qui possède la culture de l’image nord-américaine et qui parle français. Et puis c’est vrai, il est merveilleux !

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire du cinéma ?

J’ai passé mon adolescence dans les salles de cinéma. Il s’adonnait qu’à cette époque, il y avait une véritable effervescence aux États-Unis avec l’arrivée de Steven Soderbergh, Quentin Tarantino, Paul Thomas Anderson et quelques autres. Je suis alors naturellement allé vers les Anglo-Saxons, américains et britanniques. Bien sûr, mes parents m’ont montré les classiques de chez nous, Truffaut, Sautet et tout ça, mais à mon adolescence, le cinéma français me semblait plutôt gris. En France, il y avait à l’époque les grosses comédies qui ne me faisaient pas rire d’un côté, et de l’autre, des films qui m’ennuyaient. Voilà, c’est dit !

Avez-vous le sentiment qu’il se passe quelque chose de particulier avec La belle époque ? Une sélection officielle à Cannes, ce n’est déjà pas rien…

Il se passe quelque chose d’inouï, et le film voyage partout. On me couvre de tendresse à la fin. Mon père m’a toujours dit de regarder le public dans les yeux et c’est ce que je fais à la fin des projections. Et je suis touché par ce qu’il ressent.

*Retenu sur le plateau de la série anglo-canadienne The North Water, Nicolas Bolduc n’a pu accepter la proposition de Nicolas Bedos pour signer la photo d’OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire.

La belle époque prend l’affiche le 13 décembre.