Il n’y a rien de vrai dans la lutte, dit-on. Ce qui est complètement faux pour ceux qui s’y intéressent. Non pas parce qu’ils sont crédules, mais parce qu’ils croient aux vérités révélées par le spectacle du ring.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

On m’a raconté que mon arrière-arrière-grand-mère Éva, née au XIXe siècle et décédée en 1973, n’était pas impressionnée par grand-chose. Ayant quitté l’école en troisième année, elle ne l’a pas eu facile ; en devenant veuve assez jeune, elle a été forcée de se débrouiller seule toute sa vie. L’adversité, elle connaissait, et rien ne l’ébranlait.

Sauf la lutte. La seule chose qui la mettait dans tous ses états.

Admiratrice d’Édouard Carpentier — une « belle pièce d’homme » disait-elle —, Éva ne supportait pas quand son héros en mangeait une aux mains de son rival Wladek Kowalski qu’elle traitait « d’enfant de chienne ».

Elle allait se cacher dans la cuisine en suppliant les autres de lui dire quand Carpentier allait reprendre le dessus. Mais son petit-fils Marcel, hilare de la voir paniquer comme ça, adorait en rajouter une couche : « Édouard est plein de sang, ne revenez pas ! » Elle pouvait donc passer ainsi une bonne partie du match dans la cuisine, loin de la télé, le temps que Carpentier reprenne du poil de la bête afin qu’elle puisse hurler « TUE-LE ! ».

Ma famille peut aussi se vanter d’avoir eu un lutteur professionnel en son sein. Oncle Bob (qui s’appelait en réalité Yvon Marion) a pratiqué le métier de lutteur pendant une quinzaine d’années, toujours en jouant les méchants — il avait même été poignardé aux États-Unis par un fan en colère. Mais ce n’est pas ce qui avait mis fin à une carrière qu’il adorait. Juste une maudite blessure au dos qui risquait de le laisser paralysé s’il continuait. Enfant, j’avais de la difficulté à croire que cet homme d’une grande gentillesse, qui ne disait jamais un mot plus haut que l’autre en tétant son cigare cubain, puisse avoir joué le méchant, même si je savais qu’il travaillait comme « bouncer » à la taverne. Il avait été un ami de Mad Dog Vachon, et celui-ci était venu le voir au CHSLD à la fin de sa vie, où Bob était forcé de vivre après un AVC.

Les lutteurs ne s’oublient jamais entre eux. « Tout le monde pleurait », me dit sa fille Lysette, qui me raconte ensuite en riant avoir un jour trouvé ses capsules de sang dans un tiroir, après qu’il lui eut juré que la lutte, « c’était pas du fake ».

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Les derniers vilains

C’est à peu près tout ce que je connais de la lutte. Le seul qui a hérité de cette passion dans la famille est mon frère, un fan des The Rock, Undertaker, Rey Mysterio, Stone Cold et Hulk Hogan dans les années 80-90. Il a essayé de m’expliquer la complexité de ce spectacle, me détaillant les chicanes de tel avec tel, et j’en avais déduit que ce n’était pas un sport, mais un téléroman.

Sauf que c’est bien plus que cela, si je me fie au merveilleux documentaire Mad Dog & The Butcher : Les derniers vilains de Thomas Rinfret, qui prend l’affiche cette semaine, et au livre Continuons le combat, le mémoire de maîtrise fait en 1975 par le cinéaste Pierre Falardeau qui vient d’être publié aux Éditions du mur. Suivant les traces de Michel Brault, Marcel Carrière, Claude Fournier et Claude Jutra qui avaient tourné le saisissant court métrage La lutte en 1961, le jeune Falardeau avait ajouté un document visuel à son mémoire dans lequel il comparait la lutte à un important rituel populaire, situé dans un monde extraordinaire où s’affrontent le bien et le mal, avec un arbitre incapable de faire respecter les règlements qui sont constamment transgressés par les méchants, ce qui est essentiel au spectacle et à l’exutoire du peuple opprimé. « Le couple arbitre-méchant s’oppose au couple bon-foule, l’identification est totale » écrit Falardeau. Mon ancêtre Éva n’aurait donc pas pu adorer Carpentier sans Kowalski.

Dans la préface de ce livre signée par Mathieu Boucher, celui-ci va même jusqu’à dire que l’émission Occupation double et la lutte, c’est la même chose. « L’un joue sur les pulsions amoureuses et sexuelles ; l’autre, sur celles de l’agressivité. Dans les deux cas, ça provoque les mêmes ressentis : la peur de voir ses préférés perdre, la satisfaction de voir ceux qu’on méprise être punis, l’excitation de l’attente des résultats et des revanches. »

La dynastie légendaire des Vachon

On retrouve des images de La lutte et de Continuons le combat dans le film de Thomas Rinfret, qui choisit résolument la voie du mythe en donnant la parole à Paul « The Butcher » Vachon, le seul survivant de cette dynastie de lutteurs qu’était la famille Vachon. On n’a pas besoin de connaître la lutte pour comprendre que nous sommes ici face à des vies hors normes et flamboyantes. Et on y apprend beaucoup de choses, même si on n’est pas toujours certain des affirmations de ce formidable conteur qu’est Paul, habitué à en avoir beurré épais comme star de la lutte. Mais on a envie d’y croire, parce que l’histoire est trop folle.

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Les deux frères Vachon

S’il est moins connu que son frère Maurice « Mad Dog », un caractériel qui portait bien son surnom, Paul pense que c’est parce qu’il n’a pas suivi le conseil de Maurice de prendre comme nom The Pig, plutôt que The Butcher ! Les noms d’animaux ainsi que les noms « ethniques » des communautés dont on se méfiait (comme les Italiens ou les Russes) étaient à la mode chez les méchants. Les deux frères ont été célèbres dans leur domaine, qui leur a fait faire le tour du monde. Paul s’est même retrouvé dans plusieurs films de série B à l’étranger, évidemment à jouer les méchants. « Je mourais dans tous » dit-il en riant.

« Son succès, c’est que le monde l’haïssait », explique Paul à propos de ce frère dont il a voulu suivre les pas pour pouvoir voyager et fuir la vie ordinaire de la ferme familiale en Estrie. Paul Vachon répète pendant le film son amour du voyage, et ce qui est touchant est qu’il est demeuré « un vagabond », vivant avec sa femme dans une roulotte qu’il transporte un peu partout — le documentariste Thomas Rinfret a d’ailleurs dû le pourchasser pendant ses cinq années de tournage.

Les lutteurs sont des êtres libres, comme les saltimbanques, comme les troupes de cirque. Mais ça ne fait pas de très bons pères, reconnaît Paul, qui tente aujourd’hui de garder un lien avec ses enfants dispersés.

Paul est aussi le frère de Diane « Vivianne » Vachon et le père adoptif de Gertrude « Luna » Vachon, deux lutteuses aux destins tragiques qui mériteraient un documentaire juste à elles. Car le sort s’est acharné sur cette famille légendaire. Vivianne a été fauchée par un chauffard ivre, Luna est morte d’une surdose. Maurice a lui aussi été victime plus tard d’un accident causé par un chauffeur soûl qui lui a coûté une jambe… Mais aussi une vague d’amour populaire quand les gens ont appris la nouvelle. Personne n’avait oublié Mad Dog.

Les derniers vilains, qui a reçu le prix du premier long métrage au récent Festival de cinéma de la ville de Québec, rend hommage à une partie de l’histoire de la lutte qu’on est en train d’oublier. Celle d’ici et d’avant le gros showbiz américain, le tout porté par la parole d’un homme très charismatique rempli d’anecdotes et souligné par une bande sonore tellement cool qu’on a envie de l’acheter. En Paul « The Butcher » Vachon (80 ans !), qui a survécu à deux cancers et d’innombrables étranglements ou clés de bras, Thomas Rinfret a trouvé un trésor national sans qui ce documentaire ne serait pas le petit bijou qu’il est. À voir sans faute, ni pénalité.

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Continuons le combat — étude anthropologique sur la lutte

Continuons le combat — étude anthropologique sur la lutte. Pierre Falardeau. Les Éditions du mur, 126 pages.

> Consultez l’horaire du film Les derniers vilains : https://ouvoir.ca/2019/mad-dog-and-the-butcher-les-derniers-vilains