Le plus récent film de Denis Côté témoigne du quotidien d’un solitaire vivant de presque rien, en marge de l’humanité. Un être sur qui le cinéaste a posé un regard fasciné et dépourvu d’analyse. Or, au départ, le réalisateur avait un tout autre sujet en tête.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

La situation est pratiquement inévitable. En visionnant Wilcox, plus récent film de Denis Côté, on se remémore Into the Wild, récit tragique de l’aventurier Christopher McCandless, devenu un film de Sean Penn avec Emile Hirsch dans le rôle principal.

C’est encore plus flagrant lorsqu’on voit apparaître dans le film de Denis Côté un autobus abandonné peint du même vert que celui dans lequel McCandless est mort en Alaska. Le cinéaste n’en revient pas encore que cet autobus, découvert dans une vidéo sur YouTube, se soit trouvé au Québec, dans un champ de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Or, à la base, Denis Côté jonglait avec l’idée d’un documentaire sur des autobus abandonnés, et non sur ceux qui les squattent. « Pourquoi, dans les régions au Québec, y a-t-il autant d’autobus scolaires abandonnés ? » se demandait-il en entrevue plus tôt cette semaine.

On aura compris que sa démarche a bifurqué en cours de route. Denis Côté s’est mis à s’intéresser aux individus qui vivent en marge de la société et des agglomérations et dont les histoires sont nimbées de mystère.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Denis Côté

En préparant le film, j’ai lu quelques vies d’ermites célèbres. Je me disais que je devais entrer dans leur psyché. Or, j’ai vite frappé un mur. Ces gens-là ne veulent pas qu’on les connaisse ou qu’on sache où ils vont. Je me suis alors dit que ça ne donnait rien de faire un film psychologisant.

Denis Côté

Durant les 66 minutes du film, Wilcox, un personnage fictif incarné par Guillaume Tremblay, parcourt sans dire un mot les paysages des régions du Québec. Vêtu d’un habit militaire, il traverse les champs et les chemins de terre. Il longe les rivages. Il vole pour se nourrir. Parfois, il entre par effraction dans des bâtiments abandonnés pour dormir. Toujours, il revient aux autobus.

Wilcox n’est pas tout à fait asocial. S’il ne va pas, comme le Survenant, se poser chez un Didace durant tout un hiver, il est capable de sortir du bois et de serrer des mains. On le sent même capable de s’ouvrir à l’amitié. Sans vraiment y arriver.

Et pourtant, cet homme jouissant d’une liberté totale cherche un ancrage.

« Wilcox cherche un rapport au monde, dit Denis Côté. À la fin, il devient émotif en trouvant ce vieil autobus. Il est face à cette possibilité d’adopter un abri et cela le fait presque pleurer. Je trouve ça touchant, tout en étant complètement cérébral et abstrait. »

Des films qui lui ressemblent

Quiconque connaît le cinéma de Denis Côté (Curling, Répertoire des villes disparues) fera des parallèles avec le reste de l’œuvre du réalisateur. Lui-même l’évoque avant qu’on lui pose la question.

Je suis toujours étonné de lire que je ne fais jamais le même film. En fait, on y trouvera toujours des personnages un peu à côté de la civilisation, qui tracent leur propre chemin. Sans être des extrêmes marginaux, ce sont des personnages avec un pied à côté du monde.

Denis Côté

Et ils sont dépourvus de tout romantisme. « Souvent, au cinéma, on fait de ces personnages des sortes de héros, poursuit le réalisateur. Comme dans Into the Wild, dont le personnage est idéalisé. Mais quand on lit sur ces gens, on constate qu’ils ont tous des problèmes de santé mentale et qu’ils sont morts au bout d’un rang. »

Denis Côté se reconnaît un peu dans son Wilcox, un gars capable de donner des poignées de main et d’accorder des entrevues mais qui ressent, à un moment ou un autre, le besoin de retourner dans son autobus.

Il n’affectionne cependant pas l’étiquette d’enfant terrible du cinéma, arguant que ses films sont pensés pour le public et pas seulement pour les cinéphiles et les jurys de festivals.

« Mon film est ouvert et généreux, dit-il. Je dis au public : lancez-vous dans cet objet ouvert. C’est simplement une façon de raconter, ou de ne pas raconter, une autre histoire sur la solitude. »

Wilcox prend l’affiche mercredi

Un rock band de cinéastes

Longuement préparé, Wilcox a été tourné en une semaine et avec un budget de 11 000 $. Denis Côté n’avait pas écrit de scénario, mais il était très organisé. « Chaque jour, on savait où on allait et ce qu’on cherchait », dit-il. Plusieurs artisans et cinéastes établis ont participé au tournage, dont Annie St-Pierre (production), Jean-François Caissy (son), Matthew Rankin (montage) et François Messier-Rheault (direction photo). « On était comme un rock band de cinéastes », lance Denis Côté, amusé.