Vingt-deux ans après avoir eu l’idée d’adapter le récit du reporter de guerre Paul Marchand, et 14 ans après qu’un projet de long métrage eut été mis sur pied, Guillaume de Fontenay lance enfin Sympathie pour le diable, un film avec Niels Schneider, duquel émane un vrai sentiment d’urgence.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Au départ, il y a eu cette indignation. Très forte. Voire irrépressible. Quand la guerre en Bosnie-Herzégovine a fait rage au cours des années 90, Guillaume de Fontenay, fondateur à l’époque d’une compagnie de théâtre, ne pouvait concevoir l’impassibilité de la communauté internationale. Comme une vraie claque au visage de notre propre humanité. En 1997, le directeur d’Ex-Voto tombe sur le livre Sympathie pour le diable, un titre qu’avait choisi le reporter de guerre Paul Marchand, que Guillaume de Fontenay ne connaissait alors pas personnellement du tout, pour coiffer le récit de ses aventures en tant que correspondant de guerre.

« Au bout de quelques pages, je l’ai trouvé insupportable au point de vouloir refermer son livre, se souvient le cinéaste. J’ai quand même poursuivi ma lecture et je me suis rendu compte que derrière les grandes tirades de cette grande gueule, derrière tous ces masques, se cachait un homme d’une intelligence exceptionnelle et d’une sensibilité à vif. À l’époque, j’aurais voulu monter avec lui un spectacle en forme de monologue. Mais je n’ai jamais eu le courage de le lui proposer. »

De toute façon, la vocation théâtrale de Guillaume de Fontenay n’en était pas vraiment une. Plus fort était son désir de cinéma. Pour arriver à le combler, il a d’abord appris techniquement les rudiments du métier dans le monde de la publicité, où ses réalisations ont souvent été distinguées.

« En 2005, je me suis senti prêt à franchir le pas, rappelle-t-il. J’ai proposé le projet d’adaptation à la productrice Nicole Robert. L’année suivante, j’ai commencé à plancher sur un scénario avec Guillaume Vigneault. Mais nous avions besoin de Paul pour écrire cette histoire. »

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Le scénariste Guillaume Vigneault, la productrice Nicole Robert, le réalisateur Guillaume de Fontenay et le reporter Paul Marchand au moment de l’annonce du projet de film, en 2006

Paul Marchand se raconte

Paul Marchand a répondu à l’appel. Le correspondant français, dont les reportages étaient aussi diffusés à Radio-Canada et sur plusieurs autres réseaux de la francophonie, s’est installé avec le scénariste pendant deux semaines dans les bureaux de Go Films, la société que dirige Nicole Robert. Et il s’est raconté.

« Il fallait trouver un fil narratif, car le livre de Paul emprunte la forme d’une longue logorrhée, explique Guillaume Vigneault, connu notamment grâce à Tout est parfait et la série Demain des hommes, deux œuvres réalisées par Yves Christian Fournier. Il m’importait de montrer ses vulnérabilités, ses failles. Dans les années 90, je pouvais très bien comprendre pourquoi on pouvait le trouver insupportable, mais il arrive souvent que derrière un personnage de grande gueule se cache un être très sensible et attachant. En deux semaines, nous avons pratiquement écrit tout le scénario. Pendant les années où nous l’avons ensuite peaufiné, il est essentiellement resté le même, avec beaucoup de Paul. La version finale porte aussi la marque de Jean Barbe, qui est arrivé avec un œil frais et un œil d’éditeur, ce qu’il est dans la vie. »

La mise sur pied d’un montage financier s’est révélée difficile. L’intrigue étant campée à Sarajevo, qu’on ne pouvait reconstituer ailleurs, le film devait impérativement trouver un coproducteur international. « Mais le sujet n’intéressait personne, au point où j’ai un peu baissé les bras », fait remarquer Nicole Robert. Mais Guillaume de Fontenay s’est obstiné. Il a fait parvenir son scénario à un ami, Jean-Marc Vallée, qui l’a alors mis en contact avec la société française Monkey Pack, celle-là même avec qui le réalisateur de C.R.A.Z.Y. était en train de collaborer pour Café de Flore. L’un des producteurs de la boîte, d’origine serbe, s’y intéresse. Sympathie pour le diable sera finalement une production majoritairement française, coproduite avec le Québec, dotée d’un budget — très modeste — de 4,1 millions.

Le 20 juin 2009, Paul Marchand s’est enlevé la vie. Pour les artisans du film, ce fut évidemment un choc.

« Ç’a a été très dur, confie Guillaume De Fontenay. Mais l’envie de relayer son message n’en a été que plus forte. À mes yeux, nous avions désormais une dette envers lui. Avec Niels [Schneider], je crois que nous avons réussi à traduire les paradoxes du personnage, sans faire de lui un héros ni un canon du journalisme, loin de là. Paul était davantage un éditorialiste qui donnait son opinion. Il terminait d’ailleurs toujours ses reportages en disant “sous l’œil impassible de la communauté internationale”. Le cri du cœur qu’il a lancé à cette époque est toujours aussi important à entendre. C’est pourquoi je me suis obstiné envers et contre tous pendant 14 ans. »

Guillaume Vigneault est animé du même sentiment : « On s’est connus pendant deux semaines, mais vraiment à plein temps. J’aurais pu le détester, comme d’autres l’ont fait, mais j’ai eu au contraire beaucoup d’affection pour Paul. Je suis fait comme ça. J’aime ceux que d’autres trouvent insupportables. Quand ils se font sortir d’un bar, c’est moi qu’on retrouve dans la ruelle à fumer avec eux. Paul était un être clairement excessif. Comme une espèce de fuite en avant. »

« Il était extrêmement touchant quand il nous parlait réellement de ce qui se passait dans son cœur et dans sa tête, poursuit Guillaume de Fontenay. Paul était un être foncièrement romantique et ses écrits le traduisent très bien. Il était aussi idéaliste et passionné. Et il a clairement transgressé les règles de base du journalisme au chapitre de l’objectivité ! »

Une fêlure intérieure

Niels Schneider, dont l’expérience de tournage à Sarajevo fut très marquante, s’est vu confier la tâche de personnifier le reporter.

« Quand j’ai vu Niels en essai, j’ai retrouvé en lui la fêlure intérieure qu’avait Paul, souligne le cinéaste. Je l’ai bien sentie. C’est ce que je recherchais parce qu’il fallait justement casser le masque pour voir ce qu’il y a derrière. On a travaillé le personnage dans son rythme, dans sa façon de parler, de bouger, de fumer, pour rendre le sentiment d’urgence qui l’animait quand il était au cœur d’un conflit.

« Ce film, poursuit-il, je le porte dans mes tripes depuis 22 ans. Le cri d’alarme de Paul est encore d’une actualité brûlante si on regarde ce qui se passe en Syrie depuis plusieurs années. Ce sont avant tout les civils qui sont victimes des guerres. Des journalistes meurent aussi sur le terrain, il est important de le rappeler. Quand Paul dit qu’il faut rêver d’un monde meilleur, même si le rêve est obscène et turbulent, moi, ça me bouleverse. »

Sympathie pour le diable prend l’affiche le 29 novembre.