Lancé à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, candidat de la Suède aux Oscars, And Then We Danced, un film tourné en Géorgie, ouvre jeudi soir le 32e Festival Image+Nation de Montréal, consacré au cinéma abordant des thèmes LBGTQ. Nous avons joint le réalisateur Levan Akin à Los Angeles, quelques jours après que son film eut été la cible de protestataires à Tbilissi.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

C’était il y a six ans. Même s’il est né à Stockholm et a grandi dans le pays qui a donné ABBA au monde, le cinéaste Levan Akin a été profondément choqué par des évènements survenus en Géorgie, le pays natal de ses parents. En un beau jour de mai 2013, il a assisté à une Marche des fiertés organisée dans les rues de Tbilissi, la capitale, à l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie. Des milliers de contre-manifestants, soutenus par l’Église orthodoxe, se sont pointés. Ils ont commencé à agresser les marcheurs, sous l’œil impassible des forces de l’ordre.

« Ils étaient environ une cinquantaine à marcher pacifiquement et ils se sont fait insulter et attaquer par 20 000 personnes ! s’indigne le réalisateur en rappelant l’incident au cours d’un entretien téléphonique. C’est ce qui m’a poussé à écrire ce film et à le réaliser. La Géorgie est un pays que je connais bien, car j’y suis allé avec mes parents tous les étés. Elle a forcément beaucoup changé depuis les premières années où j’y allais, alors qu’elle faisait partie de l’Union soviétique. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Surtout quand je vois ce qui s’est passé là-bas avec la sortie de mon film. »

Les billets pour les séances d’And Then We Danced, premier film abordant le thème de l’homosexualité à se dérouler en Géorgie, se sont pourtant rapidement envolés là-bas, en dépit des appels au boycottage lancés par des groupes d’extrême droite et des militants religieux. Des menaces ont en outre été proférées vers les spectateurs qui oseraient aller voir ce « film de propagande de la sodomie », qu’ils estiment être un « affront aux valeurs traditionnelles du pays ». 

PHOTO ZURAB TSERTSVADZE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des manifestants tentent de bloquer l’accès à la première géorgienne d’And Then We Danced, le 8 novembre dernier à Tbilissi.

Au moment de la première du film à Tbilissi, qui a eu lieu le 8 novembre, des centaines de militants anti-LGBTQ ont tenté de bloquer les accès du cinéma Amirani, en plein cœur de la capitale. Dans tout le pays, le film a pris l’affiche dans six cinémas, mais il a dû être retiré au bout de trois jours. Levan Akin, séjournant alors aux États-Unis, n’était pas sur place.

« On parlait déjà beaucoup du film en Géorgie et il faisait l’objet de discussions et de fortes dénonciations de la part de groupes ultraconservateurs, explique-t-il. Ils avaient déjà manifesté leur intention d’empêcher les spectateurs d’entrer dans les cinémas. Ils menaçaient aussi de carrément s’infiltrer dans les salles pour aller saboter les projections. Fort heureusement, des gens ont quand même pu voir le film, mais les cinémas n’ont pas pu le tenir à l’affiche plus de trois jours. Assurer la sécurité des spectateurs entraînait des coûts très élevés, car il fallait déployer 30 policiers à chaque séance ! J’estime quand même que l’opération a été un succès, car 6000 billets se sont vendus en quelques heures à peine. Nous avons aussi reçu un très grand soutien de la population, ce qui prouve à quel point ce film était nécessaire. Dans ces cas-là, il faut se rappeler que ceux qui crient le plus fort font souvent partie d’une minorité. »

Un tournage difficile

And Then We Danced, sorti en France il y a deux semaines sous le titre Et puis nous danserons, est une coproduction entre la Suède et la France tournée quasi clandestinement à Tbilissi sans aucun soutien des institutions géorgiennes. Le troisième long métrage de Levan Akin (Katinkas kalas, The Circle) relate le parcours d’un danseur aspirant à se joindre au plus grand ensemble de danse traditionnelle du pays. Et dont l’existence est chamboulée par l’arrivée d’un nouveau collègue, à la fois rival et objet de désir. La mise sur pied du film et le tournage ont été semés d’embûches. Il a d’abord fallu trouver en Géorgie des acteurs qui maîtrisent l’art de la danse traditionnelle. Ils devaient également accepter de jouer dans un film abordant un sujet extrêmement sensible en Géorgie.

« La recherche a été compliquée, mais dès que j’ai vu Levan Gebalkhiani, qui est avant tout un danseur, mon choix était fait. J’étais certain qu’il serait magnifique et je suis ravi de sa performance. Tout comme Bachi Valisvili, qui joue l’autre danseur, Levan a dû prendre le temps de réfléchir avant d’accepter le rôle, car il sait bien qu’en Géorgie, jouer un personnage homosexuel ne relève pas de l’évidence. » 

Le tournage à Tbilissi a d’ailleurs été très difficile. Nous avons dû garder le secret et inventer une autre histoire que celle du film, au cas où on nous demanderait ce qu’on était en train de faire. Il a aussi fallu faire appel à des gardes du corps sur le plateau.

Levan Akin

À l’arrivée, le cinéaste estime que tous ces efforts en ont largement valu la peine, surtout quand il reçoit des commentaires de spectateurs — dont des Géorgiens — qui tiennent à lui dire combien son film les a inspirés.

« C’est surtout ça qui compte, dit-il. L’idée est de vivre sa vie en accord avec soi-même, en toute liberté, sans s’excuser d’être qui l’on est ou de craindre ce que les autres vont penser. C’est ce qui explique le succès de ce film un peu partout, je crois. Ce message est universel. »

Repêché par la société américaine Music Box Films, And Then We Danced n’aurait pas encore de distributeur au Québec. Le film de Levan Akin sera présenté jeudi soir à 20 h au cinéma Impérial (avec des sous-titres anglais), lors de la soirée d’ouverture du Festival Image + Nation.

Le 32e Festival Image+Nation de Montréal a lieu du 21 novembre au 1er décembre.