Il peut être difficile pour une personne atteinte d’un trouble du spectre de l’autisme de comprendre les expressions faciales des autres. Marco Arseno a choisi d’utiliser le cinéma pour parvenir à les déchiffrer et à se les approprier. Cette mission — qui est devenue une obsession — lui en a fait voir de toutes les couleurs. Entrevue avec l’Acadien de 31 ans, qui souhaite publier un livre et réaliser une websérie sur son histoire.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Marco Arseno était un enfant différent des autres. À son école primaire de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, ses camarades de classe l’intimidaient, sans doute dérangés par cette différence. Marco voulait comprendre pourquoi.

« Ce qui m’a marqué, c’est qu’on disait que j’avais l’air perdu. On disait aussi que mon visage était laid, raconte Marco Arseno, que nous avons rencontré à Montréal en compagnie de son agent, Jean-Jacques Guinot-Desjardins. Je me suis regardé dans le miroir et je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’inapproprié dans mon visage, poursuit Marco. J’en suis arrivé à la conclusion que c’était mes expressions faciales. »

Marco n’aura le diagnostic qu’à l’adolescence, mais il présente le syndrome d’Asperger, qui se caractérise par des difficultés dans les interactions sociales et dans la compréhension des règles qui les régissent. Et parmi ces règles implicites qu’une personne neurotypique saisit intuitivement, on trouve les expressions faciales.

Les gens voient généralement un grand portrait des choses. Moi, je reçois des pièces, que je dois rassembler pour voir le grand portrait.

Marco Arseno

Dans sa tête d’enfant, Marco s’est dit qu’il devait changer ses expressions qui lui donnaient cet air « perdu » pour de nouvelles. « J’étais obsédé par les films. J’avais 900 cassettes VHS chez moi. Je me suis dit : je vais trouver un modèle social, une façon de me comporter dans les personnages de ces films que j’écoutais à répétition. »

Une première caméra

En parallèle, à l’âge de 12 ans, Marco a reçu en cadeau sa première caméra vidéo. Il s’est mis à filmer son quotidien. Il traînait sa caméra partout, même à l’école secondaire, où des enseignants le laissaient filmer en classe. « J’ai passé 15 ans de ma vie à filmer, et 15 ans de ma vie après à l’écouter », résume Marco Arseno.

Quand il visionnait ce qu’il avait filmé, Marco ne ressentait pas son anxiété sociale habituelle. « J’étais un spectateur et je pouvais le revisionner à répétition, le ralentir, et comprendre les repères sociaux que je ne comprenais pas à l’époque. Si je dérangeais les gens, les soupirs, les roulements d’yeux, les silences… »

Marco filmait aussi ses imitations d’acteurs, qu’il comparait ensuite aux versions originales. Il tentait parfois d’intégrer ces imitations dans son quotidien… avec une certaine maladresse, raconte-t-il dans son livre Le casse-tête de mon autisme, qu’il souhaite faire éditer et imprimer grâce à une campagne de sociofinancement actuellement en cours.

Un jour, devant des amis qui dînaient, Marco a fait semblant de s’étouffer dans son jus de pomme avant de se lancer dans une imitation — hors contexte — de l’acteur Jim Carrey. Et lorsqu’il a échangé son premier baiser (qu’il a d’ailleurs filmé !), il s’est inspiré d’une scène intense de l’acteur Tom Cruise. « J’avais mal choisi le contexte ! », résume-t-il.

Comédies musicales et obsession

Cette passion pour les imitations lui a permis, malgré sa timidité, de tenir les rôles-titres dans trois comédies musicales organisées par une école de danse de Bathurst — le personnage de Danny Zuko, interprété par John Travolta, dans Grease, Michael Jackson et le Grinch.

Marco a aussi connu des périodes plus sombres. « C’était une obsession. Je me suis perdu dans les imitations, je me suis épuisé », poursuit-il, soulignant que cela occupait une large partie de son temps, retardant ainsi l’acquisition de son autonomie.

C’est évident que je n’étais pas moi-même. Je ne comprenais pas le sens d’être soi-même. Ça me dépassait.

Marco Arseno

« Éventuellement, j’ai eu une sorte de crise existentielle, et même un épisode psychotique », survenu au début de l’âge adulte.

Marco a fini par mettre de côté le cinéma, qui prenait trop de place, pour mettre de l’ordre dans sa vie. Il occupe aujourd’hui un emploi de laveur de vitres à Montréal. Le cinéma est revenu dans sa vie, mais de façon plus équilibrée, dit-il. Il monte actuellement une websérie avec les archives qu’il a accumulées pendant 15 ans. Un distributeur s’est montré intéressé, indique son agent.

Fait-il encore des imitations ? « Ça fait longtemps que j’en ai fait, mais il y a toujours la tentation », admet Marco, qui pouffe de rire en regardant son agent. Jean-Jacques Guinot-Desjardins rit à son tour. « Marco ne le dit pas, mais il va toujours vous imiter, raconte ce dernier. Il m’imite, mais il ne me le dit pas. C’est un caméléon. Il va trouver LE truc qui fait que c’est vous. »