Dans Une manière de vivre, de Micheline Lanctôt, il incarne un professeur d’université spécialiste de la philosophie de Baruch Spinoza. Dans Une intime conviction, drame judiciaire d’Antoine Raimbault, il est l’accusé taciturne d’une affaire jamais élucidée. Québécois d’adoption depuis 17 ans, Laurent Lucas fait valoir son talent dans le cinéma français et le cinéma d’ici. Il rêve maintenant de théâtre québécois…

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Depuis maintenant plusieurs années, sa vie est ici. Il compte même finir ses jours au Québec, où il est chez lui. Laurent Lucas voit désormais son pays d’origine, la France, comme un lieu de travail, un endroit où il se rend pour tourner des films ou des séries télévisées et rendre visite à la famille qu’il a encore là-bas. Ses séjours ne doivent cependant pas être trop longs. L’acteur a notamment refusé un contrat que lui offrait un théâtre à Paris parce qu’il aurait alors été obligé de s’éloigner du Québec, et de sa famille, pendant plusieurs mois. Pas question.

« J’adorerais jouer au théâtre au Québec, mais on ne m’a jamais rien proposé en ce sens. J’en rêve ! J’ai l’impression que je pourrais maintenant être en pleine possession de mes moyens sur scène. J’étais très jeune quand j’ai fait du théâtre en France, car le cinéma est venu me chercher assez rapidement. On dit habituellement qu’un acteur devient mûr à 40 ans, et c’est vrai. Ce que j’aime du théâtre à mon âge, c’est qu’on peut se foutre d’avoir l’air ridicule ou grotesque, tout simplement parce qu’on n’a plus peur. On peut expérimenter plein de choses, en toute liberté. »

Très sollicité en France, parfois au Québec

S’il décroche parfois des rôles dans les productions québécoises, au cinéma ou à la télé, la majeure partie de l’activité professionnelle de l’acteur se déroule encore en France. Laurent Lucas est ravi de sa participation dans Une manière de vivre, le plus récent film de Micheline Lanctôt, car il y avait un moment que le cinéma québécois n’avait pas fait appel à lui. Il faut en effet remonter au film Les démons, de Philippe Lesage.

« J’étais super heureux de recevoir cette proposition de Micheline, car Sonatine est l’un des premiers films québécois que j’ai vus. Micheline et moi nous connaissions déjà, car nous avions eu l’occasion d’échanger par webcam pendant toute une saison, alors que nous étions jurés pour une nouvelle version de La course autour du monde. »

J’ai beaucoup aimé le scénario qu’elle m’a fait parvenir, car l’histoire est magnifique. Il y a seulement un passage où j’ai demandé à Micheline s’il n’y avait pas un risque que les gens croient à un rêve. Elle m’a répondu : “Mais pas du tout, et je m’en fous !” J’adore cette attitude, j’adore tout ce que cette femme représente.

Laurent Lucas

Laurent Lucas avait quand même un défi de taille à relever dans Une manière de vivre, car l’acteur, à travers son personnage, doit au départ expliquer les principes de la philosophie de Spinoza en… improvisant !

« Pour la scène de la table ronde, Micheline a eu la bonne idée de nous demander d’improviser et m’a dit de me débrouiller pour apprendre Spinoza et avoir un peu réponse à tout, explique-t-il. J’ai paniqué complètement, jusqu’à ce que j’aie l’idée de faire de mon personnage un vulgarisateur de la pensée de Spinoza. Donc, ce prof va emprunter un langage compréhensible, en s’adressant au peuple, parce qu’il pense que Spinoza peut faire du bien à tout le monde. J’ai ainsi détaché cinq thèmes qui m’ont permis d’improviser plus facilement. Cet exercice m’a obligé à chercher, à comprendre, à trouver de la profondeur. Je crois que Micheline l’a fait exprès, parce que tout mon jeu en a été teinté par la suite. »

Formation militaire

Lauréat du César du jeune espoir masculin en 2000 grâce à Haut les cœurs ! (Sólveig Anspach), révélé la même année au public cinéphile international par Harry, un ami qui vous veut du bien (Dominick Moll), Laurent Lucas a attrapé le virus du jeu de façon inattendue. « Zonant » dans sa jeunesse au Havre, un peu à la manière qu’on retrouve dans les films de Bruno Dumont, l’adolescent s’est pris de passion pour ce métier en allant voir un spectacle à Paris, dont la vedette était le cousin d’un ami. Il lui aura toutefois fallu faire son service militaire – obligatoire à cette époque – avant de penser à un éventuel avenir de comédien. Le soldat Lucas s’est d’abord retrouvé dans un camp près de Stuttgart, puis à Berlin, de garde à l’un des miradors de Checkpoint Charlie…

« J’ai passé toute cette année en révolte, à maudire l’armée et à trouver stupide l’autorité des gradés. Le discours du général dans Full Metal Jacket, j’y ai réellement eu droit. Aujourd’hui, même si j’ai profondément détesté cette expérience, je me rends compte, avec tous les problèmes qu’il y a actuellement en France, que ça forçait quand même des jeunes venus de partout à vivre ensemble, peu importe le milieu dont ils étaient issus. Nous finissions tous par fermer notre gueule pour éviter la taule, même les plus réfractaires.

« Il y avait là, poursuit-il, tant de jeunes ingénieurs qui ont fait leur service après leurs études que des gars des banlieues, des jeunes venus des campagnes, bref, nous étions tous là, sur un pied d’égalité. Ça nous donnait aussi l’occasion de sortir de notre milieu et d’apprendre à rencontrer des gens que nous n’aurions probablement jamais croisés autrement. J’ai noué là des amitiés qui sont restées. Être citoyen, c’est aussi apprendre à connaître ceux qui t’entourent, peu importe les différences. Quand je me suis inscrit à des cours de théâtre au retour, j’étais comme une boule d’énergie, un lion en cage ! »

Un rôle silencieux

Dans l’actualité du comédien franco-québécois figurent notamment deux séries produites par Netflix. Laurent Lucas est des trois épisodes de la série Criminal : France et sort tout juste du tournage d’une autre, encore sans titre, où l’on proposera une version alternative et fantastique de la Révolution française… avec des zombies !

Pour l’heure, les cinéphiles montréalais pourront aussi voir Laurent Lucas dans Une intime conviction, drame judiciaire ayant connu un beau succès lors de sa sortie en France, présenté dans le cadre du festival Cinemania. Dans ce long métrage réalisé par Antoine Raimbault, l’acteur prête ses traits à Jacques Viguier, un homme acquitté des accusations qui pesaient contre lui à la suite de la disparition de sa femme (jamais retrouvée à ce jour). C’est un peu grâce à Olivier Gourmet, qui incarne le célèbre et flamboyant avocat Éric Dupond-Moretti (conjoint d’Isabelle Boulay depuis quelques années), que Laurent Lucas s’est laissé convaincre de se glisser dans la peau de ce personnage taciturne et silencieux, très souvent vu à l’écran, mais très peu entendu…

« J’ai hésité un peu au départ, car il n’est pas évident d’interpréter un personnage silencieux. Mais l’idée de jouer avec Olivier, avec qui je m’entends bien et qui m’a appelé pour m’en parler, m’a séduit. Comme je n’avais jamais encore campé ce genre de rôle, j’ai accepté. Et j’ai aimé cette expérience. J’aurais bien voulu rencontrer Jacques Viguier, qui souffre de bipolarité, mais au dernier moment, il a préféré ne pas me voir. »

Laurent Lucas s’offre maintenant une pause de quelques mois avant de gagner le plateau du prochain long métrage de Fabrice du Welz (Calvaire, Alléluia, Adoration), un cinéaste belge avec qui il a déjà tourné trois fois.

Une manière de vivre est présentement à l’affiche. Une intime conviction sera présenté les 8 et 9 novembre au festival Cinemania.