Peut-on parler d’un film phénomène ? Sans doute. Depuis son sacre au Festival de Cannes, où la Palme d’or lui fut attribuée, Parasite obtient un succès phénoménal, tant dans son pays d’origine qu’en France. À l’heure où son film à suspense s’apprête maintenant à conquérir l’Amérique du Nord, le cinéaste coréen Bong Joon-ho s’explique encore mal cet engouement exceptionnel.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Il a franchi la cinquantaine pendant le Festival international du film de Toronto (TIFF). Bong Joon-ho a cependant toujours quelque chose d’un peu juvénile, autant dans l’apparence que dans l’attitude. Visiblement, cet homme s’amuse dans la vie, et son cinéma reflète cet état d’esprit, d’une façon ou d’une autre. Révélé en 2003 grâce à Memories of Murder, film très sombre inspiré d’un fait divers sordide (revenu dans l’actualité judiciaire l’an dernier), le cinéaste, au fil d’une carrière qui compte plusieurs succès internationaux — The Host, Mother, Snowpiercer —, a su manier avec grâce des tonalités différentes.

Parasite ne fait pas exception. Dans ce premier film tourné en langue coréenne depuis Mother, Bong Joon-ho nous invite à suivre le parcours d’une famille pauvre de Séoul, unie dans sa façon de trouver des moyens de survivre. Celle-ci parvient à s’incruster dans la vie d’une famille ultra-bourgeoise en pourvoyant des emplois au sein du personnel de soutien. La mère devient gouvernante, le père s’occupe du transport, et les deux ados du couple s’occupent de l’éducation des deux enfants. À la demande expresse du cinéaste, qui a fait parvenir un mot aux critiques de cinéma, ne disons rien de plus à propos du récit, lequel réserve évidemment son bon lot de surprises.

Un écho inattendu

Rencontré au TIFF le mois dernier, donc, quelques mois après son triomphe au Festival de Cannes et le succès phénoménal que son long métrage a obtenu dans son pays (ainsi qu’en France), Bong Joon-ho avait encore du mal à comprendre l’engouement exceptionnel qui entoure son dernier opus.

« Je ne m’attendais vraiment pas à ça », dit celui dont le film précédent, Okja, a été soutenu par Netflix.

Au moment de la fabrication de Parasite, j’étais même très anxieux, très nerveux. J’avais l’impression que ce film pourrait susciter une grande polémique et qu’il était quand même risqué de s’y coller pour les bailleurs de fonds.

Bong Joon-ho

« Quand je leur ai fait parvenir le scénario, je les ai avisés de la nature un peu étrange de l’histoire, qui arpente des territoires moins familiers. Je leur ai aussi dit que je comprendrais s’ils le rejetaient. Or, ils m’ont téléphoné dès le lendemain pour me dire qu’ils embarquaient ! »

Cette affirmation étonne un peu, dans la mesure où l’image de la cinématographie coréenne sur le plan international est celle d’un cinéma peu frileux, enclin à offrir des propositions audacieuses, fortes et originales.

« Il est vrai que le cinéma coréen est souvent perçu comme ça, mais les studios jouent quand même de prudence, explique le cinéaste. Je savais que certains éléments de cette histoire pourraient amuser le public, mais en même temps, le spectateur n’est pas flatté dans le sens du poil. Il n’y a pas de compromis dans ce portrait de société ni dans la manière dont les riches et les pauvres sont montrés. Peu de films mêlent à la fois le froid et le chaud de cette façon, même en Corée. »

Dans l’air du temps

Pour écrire son film, Bong Joon-ho ne s’est cependant pas inspiré d’un évènement particulier, contrairement à ce qu’il avait fait pour The Host, mais plutôt de l’air du temps.

« La toute première idée m’ayant d’abord traversé l’esprit est celle d’un parasite qui pourrait être dans mon corps ou dans mon esprit, et dont on ne sait comment il s’est retrouvé là, ni comment s’en débarrasser. Je me souviens d’avoir raconté la prémisse de l’histoire à un ami il y a longtemps, mais la deuxième partie du récit m’est arrivée seulement dans les trois derniers mois de l’écriture du scénario. Le monde étant globalement capitaliste, cela entraîne un nouveau rapport entre les nantis et les autres, une autre forme de lutte des classes. »

Même si le cinéma a toujours fait partie de sa vie, Bong Joon-ho a trouvé sa vocation un peu tardivement. Il doit son éducation cinématographique à la télé coréenne.

« Enfant, je n’avais pas beaucoup d’amis parce que ma famille bougeait tout le temps, raconte-t-il. Donc, je passais mon temps devant la télé. À cette époque, il n’y avait pas encore de cinémathèque en Corée, mais les grands classiques du cinéma étaient diffusés à la télévision : des films de Vittorio De Sica, d’Henri-Georges Clouzot, des films de genre américains, beaucoup de films d’auteur. Et puis, il y avait AFKN, l’American Forces Korean Network, chaîne destinée aux soldats américains en poste en Corée, que je m’empressais d’aller regarder en cachette dès que mes parents dormaient, parce qu’on pouvait y voir, tard le vendredi soir, des films avec du sexe et de la violence. C’est là que j’ai découvert les films de Brian De Palma et de John Carpenter. Ces films n’étant évidemment pas sous-titrés en coréen, je construisais parfois ma propre histoire dans ma tête à partir des images que je voyais. J’adorais ça ! »

Être numéro un

Ce n’est qu’une fois à l’université, où il étudiait en sociologie en séchant la moitié de ses cours (« je passais mon temps au ciné-club ! »), que Bong Joon-ho a été recruté par l’Académie coréenne de l’art cinématographique, où il a pu réaliser ses premiers courts métrages.

À la sortie, le cinéaste a pris du galon en devenant assistant-réalisateur et en écrivant des scénarios que d’autres cinéastes ont portés à l’écran. Un peu plus de 20 ans plus tard, Bong Joon-ho fut le premier cinéaste coréen à mettre la main sur la Palme d’or du Festival de Cannes, le plus prestigieux laurier du cinéma international.

PHOTO STEPHANE MAHE, ARCHIVES REUTERS

Bong Joon-ho a obtenu la Palme d’or du Festival de Cannes cette année.

« Cela dit, d’autres cinéastes coréens ont été primés à Cannes, précise-t-il. Je pense à Im Kwon-taek [Ivre de femmes et de peinture, Prix de la mise en scène en 2002] et, bien sûr, à Park Chan-wook [Old Boy, Grand Prix en 2004, Thirst, Prix du jury en 2009]. Comme le cinéma de mon pays a quand même une histoire à Cannes, j’aurais cru qu’on n’en ferait pas plus de cas, mais je me suis rendu compte que les Coréens étaient obsédés par l’idée d’être numéro un ! Il y avait 200 journalistes qui m’attendaient à l’aéroport, comme si j’avais gagné une médaille d’or aux Olympiques. Bien sûr, je suis très reconnaissant et ravi, mais j’avoue avoir un peu de mal à m’habituer à ce genre d’honneur. Ça fait bizarre. Même aujourd’hui, j’évite les gens ! dit-il dans un éclat de rire. Plus sérieusement, je préfère me replonger dans le travail. »

Bong Joon-ho a deux projets de longs métrages en vue, sur lesquels il planchait déjà avant Parasite. L’un est en anglais, l’autre en coréen. Il ne pourra cependant s’y attaquer avant de terminer sa grande tournée mondiale.

« Cette tournée s’achèvera avec la sortie du film dans les derniers territoires au mois de janvier, et je pourrai alors enfin extraire ce parasite de mon corps ! », conclut-il.

Pas si vite, serait-on tenté de lui dire. Car il y aura ensuite la campagne des Oscars, où Parasite devrait quand même faire bonne figure…

Parasite prend l’affiche le 25 octobre.