Les planètes se sont presque alignées d’elles-mêmes afin que la sortie du 14e long métrage d’André Forcier tombe pile au moment où la question environnementale est devenue un enjeu politique et social majeur. Cette coïncidence ravit le cinéaste, et aussi Roy Dupuis, un acteur dont l’engagement a inspiré cette fable écologique dans laquelle le frère Marie-Victorin revient du ciel…

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Les fleurs oubliées est résolument un film d’André Forcier. Il y a de la poésie, du réalisme magique, bref, celui que l’on a parfois surnommé le Fellini du Québec, ou l’enfant terrible de notre cinéma (c’est selon), nous propose encore une fois d’accéder à un univers singulier, peuplé de personnages colorés. Qui d’autre chez nous aurait pu imaginer faire redescendre du ciel un ecclésiastique mort il y a 75 ans – l’au-delà est vraiment trop plate – et l’acoquiner avec un personnage contemporain ?

S’il ne pouvait être autre chose qu’un film de Forcier, Les fleurs oubliées distille néanmoins un parfum différent. Dans la mesure où le récit épouse frontalement la cause écologiste.

« Oui, la question environnementale me préoccupait déjà, expliquait le cinéaste au cours d’un entretien accordé à La Presse plus tôt cette semaine. Mais ce film est surtout né de l’envie de donner à Roy un premier rôle. Roy a toujours eu des personnages intéressants dans mes films, mais là, j’ai voulu lui offrir autre chose. Alors, je me suis collé sur ses préoccupations, sur sa cause. »

Une approche différente

Étant de tous les films d’André Forcier depuis Les États-Unis d’Albert, en 2005, Roy Dupuis indique de son côté que les choses se sont en effet déroulées de façon différente cette fois. « C’est la première fois qu’André m’appelle, qu’il m’invite chez lui et qu’il n’y a pas de scénario sur la table. Parce qu’il n’est pas encore écrit. On s’est rencontrés plusieurs fois, on a discuté de ce qui me préoccupe, et il m’est arrivé avec cette histoire », raconte celui qui, au moment du tournage du film, a déclaré qu’une proposition de jouer dans une œuvre du réalisateur d’Au clair de la lune équivaut à une demande de participation dans une toile de Riopelle.

Dans Les fleurs oubliées, Roy Dupuis incarne un ancien agronome, devenu apiculteur, qui s’est donné pour mission de sauver les abeilles. Il produit en outre un hydromel très apprécié avec lequel il compte financer son départ vers la Minganie. Mais le frère Marie-Victorin (Yves Jacques), écologiste avant l’heure, apparaît dans le décor, tout comme Lili de la Rosbil (Juliette Gosselin), une jeune journaliste du Ras-le-bol, et Mathilde Gauvreau (Christine Beaulieu), une avocate avec qui il s’alliera pour sauver de l’exploitation des travailleurs agricoles mexicains aux prises avec Transgénia, une multinationale « à la Monsanto ».

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Yves Jacques et Roy Dupuis entourent André Forcier lors de la première de son film Les fleurs oubliées, tenue mercredi soir dernier. 

Le fait que le nom du personnage qu’interprète Roy Dupuis est Albert Payette n’est pas innocent non plus. Le cinéaste a en effet voulu faire un clin d’œil à l’un des acteurs de L’eau chaude, l’eau frette, un film récemment restauré grâce au programme Éléphant. L’ancien agronome, parti à la retraite à l’âge de 42 ans pour faire le tour du monde (« un méchant moineau et un maudit bon gars », précise Forcier), a en effet incarné Amédée Croteau dans le film culte de 1976.

« L’idée de faire revenir le frère Marie-Victorin parce qu’il s’ennuyait trop au ciel m’est venue en pensant qu’Albert poursuivait un peu son œuvre après sa mort, explique par ailleurs le cinéaste. J’ai pensé à Yves Jacques tout de suite. Dans une fable comme celle-là, on peut évidemment laisser aller son imagination, mais il faut quand même tenir compte d’une certaine réalité, même si on la détourne un peu ! »

Les vertus du cinéma

Tout comme André Forcier, Roy Dupuis croit toujours aux vertus du cinéma et à son impact sur le plan social. « Ce qui compte, soutient l’acteur, c’est l’information. Si, grâce à un film, on peut informer tout en divertissant, l’impact est là. Parce que bien souvent, la sensibilisation découle d’une émotion. Quand les gens sont touchés par l’histoire que tu racontes, ça les motive à s’intéresser à la cause encore davantage. Le rôle de l’art est aussi d’en apprendre un peu plus sur nous-mêmes, de ce qu’on connaît de la vie. Présentement, on parle carrément de la survie de notre propre espèce. La cause de l’environnement me préoccupe depuis longtemps, mais là, c’est vraiment au cœur de l’actualité. »

Pour l’occasion, André Forcier a écrit le scénario de son film, qui traite aussi beaucoup de la notion de famille et de transmission, avec, notamment, ses fils François et Renaud. François a aussi assumé la fonction d’aide-réalisateur sur le plateau et a même signé la trame musicale du film. « C’est du népotisme assumé ! lance le cinéaste en riant. Mais sa musique est crissement bonne ! »

Je trouve l’étape de l’écriture plus difficile que celle du tournage. Le métier de scénariste est sous-évalué.

André Forcier

« Je suis bien conscient du fait que mes films ne plaisent pas à tout le monde non plus, mais j’ai quand même un public fidèle, poursuit-il. Il y en a qui ont de la misère avec le réalisme magique, on dirait, sauf quand ça vient d’ailleurs. Les Mexicains qui jouent dans le film sont de vrais Mexicains [sauf un, qui vient du Pérou !] et ils me disaient se retrouver dans mon univers parce que le réalisme magique existe dans leur culture. À travers eux, on traite de l’immigration et de l’exploitation des travailleurs agricoles, mais je tiens à dire qu’au Québec, la grande majorité des cultivateurs sont très respectueux des travailleurs. »

Un vieux séparatiste

Aborder la question environnementale touche inévitablement aussi à la sphère politique. À la veille des élections fédérales, le cinéaste affiche ses allégeances, les mêmes depuis toujours.

« Étant un vieux séparatiste, je n’ai pas le choix de voter pour autre chose que le Bloc. Je crois encore à la souveraineté, mais si elle se fait un jour, ce sera sans doute par accident. Quand ils vont essayer de faire passer leur hostie de pipeline dont personne ne veut, le monde n’entendra pas à rire. Et la confrontation sera très dure, probablement plus qu’à l’époque de Meech [l’échec de l’accord du lac Meech a provoqué la tenue d’un référendum sur la souveraineté du Québec en 1995].

« Mais une chose est sûre, tous les partis devraient se doter d’une politique verte. On ne pourra plus faire autrement. »

Toujours animé du feu sacré, André Forcier compte écrire bientôt le scénario d’Ababouiné, un film nourri des souvenirs de famille du cinéaste, dont l’intrigue sera campée dans le « Faubourg à m’lasse » de Montréal.

Les fleurs oubliées prend l’affiche le 25 octobre.