Antonio Banderas et Pedro Almodóvar s’étaient déjà retrouvés il y a 9 ans pour La peau que j’habite, 22 ans après leur précédente collaboration. Cette année marque toutefois de vraies retrouvailles aux yeux de celui qui fut l’acteur fétiche du maître espagnol pendant les 10 premières années de son cinéma. Pour l’un comme pour l’autre, Douleur et gloire est plus qu’un film.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis la première rencontre, en 1980, entre Pedro Almodóvar et Antonio Banderas. Alors âgé de 19 ans, l’acteur, spécialisé dans le théâtre et la performance urbaine, avait été remarqué par un cinéaste confiné dans la marge, alors qu’explosait en Espagne le mouvement culturel Movida, après la mort du général Franco.

« Il m’a regardé et m’a dit la phrase classique : “Tu devrais faire du cinéma”, a rappelé l’acteur en riant au cours d’un entretien accordé à La Presse lors du festival de Toronto. Deux semaines plus tard, il m’a présenté Cecilia Roth, qu’on retrouve dans Douleur et gloire, et nous avons tourné Le labyrinthe des passions. À cette époque, les films de Pedro étaient très contestés, parce que très provocants, mais nous, nous prenions grand plaisir à les jouer. On avait l’impression d’être des rock stars, les Rolling Stones ! Ce n’est que lorsque Pedro a commencé à gagner des prix et à être reconnu à l’étranger qu’il a commencé à être pris au sérieux en Espagne. »

Des « outils » venus d’Amérique

Après Attache-moi !, Antonio Banderas est allé tenter sa chance à Hollywood. Non seulement il a trouvé des rôles là-bas, mais il est aussi tombé amoureux et y a fondé une famille. D’où le silence professionnel de deux décennies entre l’acteur et le cinéaste qui l’a mis au monde. Et au bout de ce silence, des retrouvailles qui n’en furent pas vraiment.

« J’espérais tellement qu’on ait l’occasion de se reprendre avec Douleur et gloire parce que le tournage de La peau que j’habite a été un peu tendu », explique-t-il. Je me rappelle être arrivé aux répétitions en faisant valoir l’expérience acquise en Amérique, et en voulant montrer à Pedro les nouveaux outils que j’avais appris à utiliser pour parfaire mon jeu. Il m’a regardé en disant que mes outils étaient inutiles. Mais où es-tu, Antonio ? Où est l’Antonio que je connais, le vrai ? J’ai compris plus tard ce qu’il voulait dire. Emprunter une approche plus humble, écouter, faire confiance… »

L’appel tant espéré est arrivé le jour où le cinéaste a signalé à l’acteur avoir écrit un scénario dont il ne souhaitait pas donner trop de détails au téléphone. Le réalisateur de La loi du désir et de Tout sur ma mère lui a quand même alors mentionné qu’il le voyait dans le rôle du personnage principal, et qu’à la lecture, ce dernier découvrirait plusieurs références à des gens que les deux hommes connaissent.

En lisant les premières pages du scénario, j’ai tout de suite constaté que Pedro me voyait comme un alter ego et que le lien entre nous serait très fort. Douleur et gloire est un film si personnel que j’en ai même été un peu surpris.

Antonio Banderas

« Nous sommes des amis depuis 40 ans, mais je n’ai jamais tenté de transgresser les limites que Pedro a fixées, poursuit l’acteur. Il y a des choses qu’il choisit de partager avec moi, d’autres pas, et jamais je ne lui poserai de questions. D’où mon étonnement en lisant son scénario, car j’ai eu l’impression de découvrir des choses de lui que je ne savais pas. Comme tout le monde, je connaissais évidemment le lien privilégié qu’il entretenait avec sa mère, qu’il adorait et pour qui il a fait des films, mais jamais je ne me serais douté qu’il lui demanderait pardon pour ne pas avoir été le fils dont elle aurait rêvé. La façon dont il parle des acteurs aussi, de son amoureux… Bref, c’est un peu comme s’il se mettait à nu. »

Une alerte salutaire

Cette envie d’Almodóvar, qui vient de célébrer son 70e anniversaire, de replonger dans sa vie à travers un personnage de cinéaste coïncide aussi avec celle qu’a l’acteur d’exercer son métier autrement.

Ce film est arrivé à point nommé dans ma propre vie aussi. Au cours des dernières années, j’ai traversé un divorce, j’ai fait une crise cardiaque, bref, plein de choses sont survenues, qui m’ont forcé à réévaluer ma vie.

Antonio Banderas

« Je dis d’ailleurs souvent que ma crise cardiaque, qui n’a pas laissé de traces, Dieu merci, est la meilleure chose qui pouvait m’arriver, car tu ne peux alors plus te mentir à toi-même, continue l’acteur, âgé de 59 ans. J’aurais souhaité que cette prise de conscience arrive plus tôt, sincèrement. Un épisode comme celui-là laisse forcément des marques. Et Pedro ne voulait surtout pas que je les efface. »

Renouant davantage avec son pays d’origine, où il compte de nouveau monter sur les planches, Antonio Banderas affirme retrouver maintenant le simple plaisir du jeu, sans devoir penser à la construction d’une carrière.

« Après une alerte de cette nature, seules restent les choses essentielles de la vie : ma fille, ma famille, mes amis et ma vocation. Le reste n’a pas d’importance. Et je dis bien vocation, pas profession. La vocation te fait faire des choses pour l’amour de l’art, pas pour l’argent. Ce retour en Espagne m’enlève beaucoup de pression. À Hollywood, il m’a fallu de nombreuses années avant de comprendre que mon accent était un handicap. J’ai fait du mieux que j’ai pu, j’ai eu du succès, mais j’avais toujours l’impression d’être un jongleur qui ne pouvait se permettre de laisser échapper quoi que ce soit. En Espagne, je n’ai pas à courir autant. Maintenant, je peux établir une relation avec Hollywood sur de nouvelles bases. »

PHOTO REGIS DUVIGNAU, ARCHIVES REUTERS

Antonio Banderas a remporté cette année le prix d’interprétation masculine à Cannes pour sa performance dans Douleur et gloire, de Pedro Almodóvar.

Consécration à Cannes

Grâce à sa performance dans Douleur et gloire, Antonio Banderas a obtenu le prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes. Un honneur auquel il ne s’attendait pas.

« Il y avait tellement de performances d’acteurs incroyables dans la sélection cette année ! dit-il. Ne serait-ce que celles de Brad [Pitt] et Leo [DiCaprio] dans le film de Tarantino [Once Upon a Time… in Hollywood]. Le jury avait l’embarras du choix. Et puis, j’avais du mal à y croire parce que, même si j’ai parfois reçu des prix honorifiques au cours de ma carrière, je n’avais encore jamais gagné de trophée attribué par un jury. Donc, quand c’est arrivé, j’ai eu le sentiment qu’il m’avait fallu 40 ans pour me rendre là. Le moment ne pouvait être plus parfait, dans la mesure où j’ai reçu ce laurier grâce à un rôle dans un film réalisé par un ami qui m’a fait faire mes débuts au cinéma. Que demander de plus ? »

Dolor y gloria (Douleur et gloire en version française) prend l’affiche le 18 octobre. Antonio Banderas est aussi de la distribution de The Laundromat, film de Steven Soderbergh qui sera sur Netflix à compter du 18 octobre et à l’affiche dans deux salles à Montréal.