Sept ans après avoir découvert le roman de Naomi Fontaine, Myriam Verreault offre au monde une adaptation cinématographique écrite conjointement avec l’autrice innue. Kuessipan propose une vision à la fois réaliste et poétique de la jeunesse telle qu’elle se vit à Uashat, une réserve de la Côte-Nord. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Au festival de Toronto, Naomi Fontaine a expliqué au public qu’on pouvait traduire le mot « kuessipan » par « à toi, et à moi », comme s’il s’agissait d’un échange entre deux personnes. « C’est comme si on disait : à mon tour de raconter mon histoire », a-t-elle précisé.

L’histoire au cœur de Kuessipan est celle de deux amies inséparables, Mikuan (Sharon Fontaine-Ishpatao) et Shaniss (Yamie Grégoire), qui ont grandi au sein de leur communauté innue. Leur amitié est mise à l’épreuve quand leurs parcours respectifs semblent vouloir emprunter des directions différentes. D’autant plus que l’une est tombée amoureuse d’un Blanc et compte aller vivre dans la grande ville. L’histoire au cœur de Kuessipan est aussi celle d’une communauté ayant rarement eu l’occasion de se voir vivre sur un écran de cinéma.

PHOTO FOURNIE PAR MAX FILMS MEDIA

Sharon Fontaine-Ishpatao et Étienne Galloy dans Kuessipan

Moment d’émotion

À cet égard, le lancement du long métrage au TIFF fut évidemment marquant. Le film de Myriam Verreault, présenté là-bas en primeur mondiale, y a reçu un accueil très chaleureux, tant de la part du public que de la presse. Deux semaines plus tard, Kuessipan recevait le prix du meilleur long métrage au Festival de cinéma de la ville de Québec.

Aux yeux de la cinéaste, qui a consacré plusieurs années de sa vie à ce projet, rien ne pourra cependant surpasser l’émotion ressentie il y a une dizaine de jours lorsque son long métrage a été présenté en première nord-côtière, à Sept-Îles.

« Je n’avais jamais rien vécu de tel ! », s’est-elle exclamée au cours d’une entrevue accordée à La Presse la semaine dernière.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Myriam Verreault, réalisatrice de Kuessipan

La salle Jean-Marc Dion peut contenir 800 spectateurs et nous avons dû refuser des gens à la porte. Le public était constitué d’Innus aux deux tiers environ.

Myriam Verreault, réalisatrice de Kuessipan

« Je trouvais d’ailleurs ce mélange très amusant, car les Innus pouvaient comprendre les blagues avant les Blancs. Et les deux communautés partageaient les rires autant que les larmes pendant toute la projection. Les spectateurs se sont tous levés spontanément à la fin ! »

Le spectre de l’appropriation culturelle

L’évènement n’est pas banal. Dans la mesure où, à cette époque très sensible, Kuessipan reste un film dont la réalisation est assurée par une Québécoise de descendance européenne, qui n’avait jamais eu le moindre contact avec une communauté autochtone avant une visite à Maliotenam en 2010 à la faveur d’un projet documentaire. C’est en lisant, deux ans plus tard, le roman de Naomi Fontaine que la réalisatrice, qui avait déjà eu un coup de cœur pour la communauté innue, a eu le désir d’un film empreint d’authenticité. À l’époque, on parlait encore très peu d’appropriation culturelle.

« J’en étais à l’étape du montage quand est arrivée l’histoire de Kanata, se rappelle Myriam Verreault. Ça m’a beaucoup remise en question. »

Cette notion d’appropriation a d’ailleurs toujours été une préoccupation pour moi. Dès le départ, j’ai voulu me trouver un ou une alliée innu(e) qui aurait une vision contemporaine de sa société pour écrire le scénario du film.

Myriam Verreault

« Naomi s’est méfiée au début — avec raison —, mais quand je lui avais demandé une dédicace au Salon du livre de Wendake — nous ne nous connaissions alors pas du tout —, elle a écrit une phrase prémonitoire : “La poésie crée des images.” »

Même si elle était rongée par le doute à propos de sa propre démarche lorsque la polémique entourant Kanata a éclaté (l’absence de talents autochtones dans la pièce de Robert Lepage et Ariane Mnouchkine avait suscité une vive controverse), Myriam Verreault, qui a vécu de longs moments à Uashat pendant tout le processus, a reçu l’appui de tous les Innus impliqués dans le film. Ils tenaient à ce que le projet aille jusqu’au bout, que leur voix soit enfin entendue. 

Le film ayant été terminé quelques mois avant sa présentation au TIFF, la réalisatrice a pu le montrer quelques fois lors de projections privées.

« Bien sûr, j’appréhendais le moment de la grande première à Sept-Îles, mais j’avais déjà eu l’occasion d’être rassurée un peu, explique-t-elle. La première spectatrice à qui je voulais que le film plaise, c’est Naomi. Elle a été très présente à l’étape de l’écriture, mais elle m’a ensuite donné carte blanche. Naomi soutient grandement le film, ce qui m’a enlevé un gros stress. Et puis, les Innus, notre premier public, s’y reconnaissent. J’ai eu droit à des accolades pendant une heure après la projection. C’était très émouvant. Ils sont tellement fiers ! »

Un automne conjugué au féminin

Depuis le mois d’août, le cinéma québécois se conjugue essentiellement au féminin. En plus de Kuessipan, des films comme Jeune Juliette (Anne Émond), Fabuleuses (Mélanie Charbonneau), Il pleuvait des oiseaux (Louise Archambault) et Antigone (Sophie Deraspe) se sont déjà distingués. Jouliks (Mariloup Wolfe), Une manière de vivre (Micheline Lanctôt) et Merci pour tout (Louise Archambault) seront lancés d’ici la fin de l’année. Ce constat ne peut que réjouir celle qui, il y a 11 ans, a fait son entrée dans le monde du cinéma en cosignant À l’ouest de Pluton avec Henry Bernadet.

« Je ressens une certaine fierté, dit-elle. Je ne suis pas politiquement radicale, mais j’ai défendu les mesures visant la parité mises de l’avant par les institutions. L’argument selon lequel la qualité ne devait pas être abaissée pour faire de la place aux filles, que j’ai évidemment entendu, me faisait bondir. Si on regarde l’histoire du cinéma québécois, combien de navets ont été réalisés par des hommes dont la place n’a jamais été remise en question ? Laissez-nous au moins quelques années pour voir ce que ça donne. »

Nous sommes tellement conditionnés qu’inconsciemment, il y a encore des préjugés qui perdurent. Mais là, on sent que ça bouge. On constate que les mesures fonctionnent, mais j’espère que, bientôt, nous n’en aurons plus besoin.

Myriam Verreault

À cet égard, la cinéaste trace un parallèle avec notre rapport avec les communautés autochtones et l’espace qu’elles revendiquent pour faire enfin valoir leur culture.

« Quand tu commences à t’intéresser aux Innus — je parle d’eux de façon plus précise parce que je les connais un peu mieux —, tu découvres un univers très riche. Et absolument fascinant ! », conclut-elle.

Kuessipan prend l’affiche vendredi.