(Toronto) Dès la première présentation de Judy au festival de Telluride, le nom de Renée Zellweger a été inscrit sur la liste des candidates les plus sérieuses en vue de la prochaine soirée des Oscars. Quand la proposition d’incarner la légendaire Judy Garland est arrivée, l’actrice n’était pourtant pas certaine de son coup…

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Dans un grand hôtel de Toronto, Renée Zellweger arrive dans la pièce où l’attendent quelques journalistes, grand sourire aux lèvres. Elle pétille, s’esclaffe souvent, bref, on le sent, l’actrice vit de très beaux moments ces jours-ci.

Et pour cause. Sa remarquable performance dans Judy est unanimement saluée par la critique et remet la célèbre interprète de Bridget Jones dans la plus belle lumière après des années moins fécondes sur le plan professionnel. Quand le public du TIFF lui a réservé une ovation, Renée Zellweger n’a pu retenir ses larmes.

« L’époque dans laquelle Judy Garland a évolué est complètement différente de la mienne et le métier ne s’exerçait pas du tout de la même façon non plus, mais je sens quand même un lien avec elle », fait remarquer celle qui a récemment franchi le cap de la cinquantaine. 

Nous avons une chance inouïe de faire ce que nous faisons. Mais cela nous force parfois à oublier de prendre soin de nous. Nous sommes pas mal tous passés par là.

Renée Zellweger

Ce film biographique portant sur le début et, surtout, les dernières années de la carrière – et de la vie – de la célèbre actrice et chanteuse américaine, morte à l’âge de 47 ans il y a exactement 50 ans, est né grâce à l’Angleterre. 

Produit par les sociétés britanniques BBC Films et Pathé UK, Judy est inspiré d’une pièce de Peter Quilter, End of the Rainbow, dont Tom Edge (The Crown) a tiré un scénario. Le récit est principalement construit autour d’une série de spectacles ayant eu lieu au théâtre The Talk of the Town à Londres, en 1968, alors que, minée par divers problèmes, l’interprète de Somewhere Over the Rainbow a pu se refaire une santé, du moins sur le plan artistique.

Aucun trucage

Réalisé par Rupert Goold, un homme de théâtre qui, quatre ans après True Story, signe ici son deuxième long métrage, Judy représentait d’évidence un grand défi d’actrice pour Renée Zellweger, mais probablement encore davantage à titre de chanteuse. Très tôt dans le processus, il a été décidé qu’aucun trucage ne serait utilisé sur le plan vocal.

« J’ai trouvé le scénario magnifique, mais, pour être bien franche, je me suis demandé pourquoi on me l’envoyait, demande l’actrice d’une voix toute frêle. Je ne me suis jamais considérée comme une artiste de cette trempe, encore moins une bête de scène. Jamais de la vie. Mais bon, on m’a invitée à Londres, seulement pour parler, évaluer les possibilités, voir si l’idée qu’ils ont eue de me pressentir pour le rôle était bonne. En même temps, il est clair qu’un tel défi est très attirant. Aussi, quand ils m’ont demandé d’aller au studio Abbey Road pour essayer des choses, je ne me suis pas fait prier. Ce sera peut-être terrible pour eux, me suis-je dit, mais s’ils veulent que j’y aille, alors j’y vais ! »

Les essais furent concluants.

Le cinéaste Rupert Goold tenait à faire appel à une actrice qui chante plutôt qu’à une chanteuse qui joue. Cela dit, la lauréate d’un Oscar en 2004 grâce à sa composition dans Cold Mountain a travaillé sur le simple plan technique pendant au moins un an avant le début du tournage de Judy. Son accent, sa gestuelle, la texture de sa voix. Bien sûr, elle avait été la Roxie Hart de Chicago, mais là, la tâche était beaucoup plus colossale.

« Ma recherche fut assez classique, explique l’actrice. J’ai lu des biographies, revu les films de Judy Garland – The Wizard of Oz, Meet Me in St. Louis, A Star Is Born et tout ça –, regardé les tonnes d’archives visuelles qu’on peut trouver sur l’internet. J’ai travaillé avec un coach, j’ai regardé YouTube dans un miroir en essayant d’imiter quelques-uns de ses gestes de scène. J’ai roulé toute seule sur l’autoroute 405 à Los Angeles en tentant d’émettre ces sons avec ma voix. Personne n’avait besoin d’entendre ça ! »

L’envie de comprendre

L’actrice devait être crédible sur scène dans son interprétation d’une chanteuse qui pouvait livrer un spectacle à la hauteur de sa réputation, malgré sa dépendance aux médicaments et à l’alcool. Elle devait également rendre le côté humain de cette femme qui était aux prises avec une vie personnelle tourmentée.

Parsemé de retours en arrière, particulièrement sur les années de jeunesse d’une enfant vedette grandissant à l’intérieur du système des grands studios, le récit évoque aussi la volonté d’une artiste de vivre sa vie.

« Notre but – je considère que ma performance est le résultat d’un effort d’équipe – était de replacer les choses dans leur contexte, avec, comme principale motivation, une envie de comprendre », souligne la comédienne. 

Il fallait porter notre regard sur la femme plutôt que sur l’icône, et aller au-delà des aspects tragiques de sa vie. Je voulais comprendre la trajectoire de Judy Garland dans son ensemble, même si nous nous attardons principalement aux deux dernières années de sa vie.

Renée Zellweger

L’actrice estime que la vie que mène un artiste n’est pas plus exigeante que celle que mène n’importe quel individu qui consacre de longues heures à un métier qui le passionne, mais il est quand même facile de s’y perdre.

« Il y a un impact sur la vie de couple et sur la vie de famille, fait-elle remarquer. Nous sommes tellement passionnés par notre métier qu’on ne pense pas aux conséquences qu’un tel régime de vie peut avoir. Jusqu’à ce que ces conséquences nous rattrapent. Judy n’est certainement pas la seule à s’en être rendu compte, mais il faut comprendre qu’elle a vécu toute sa vie devant les caméras depuis son enfance, à une époque où les studios décidaient de tout. Elle a toujours été scrutée à la loupe, sans pouvoir prendre soin d’elle-même pour atteindre le niveau qui lui permettait d’obtenir ce genre de performance, au point de mettre sa santé en péril. Peut-on imaginer cela aujourd’hui ? »

Et que dirait Renée Zellweger à Judy Garland si elle pouvait la rencontrer aujourd’hui ?

« Je ne sais pas, dit-elle après un petit temps de réflexion. Je crois que je la prendrais tout simplement dans mes bras et je lui dirais merci. Tout l’amour qu’elle reçoit encore aujourd’hui, je trouve ça formidablement émouvant. »

Judy prend l’affiche vendredi prochain.