Comment définir quelque chose d’indéfini ? Saisir notre époque en constante évolution ? Avec Fabuleuses, Mélanie Charbonneau propose une réflexion sur le mirage de l’image, sur l’importance de l’amitié et sur notre rapport amour-haine aux « J’aime », que l’on n’aime pas toujours.

Natalia Wysocka
La Presse

Trois jeunes femmes. L’une tente de « préserver son âme d’Instagram ». L’autre règne sur la plateforme comme sur un royaume. La troisième ne sait pas trop où se positionner dans ce monde virtuel. Je me lance ? Plutôt pas ?

Certains ont fait connaissance avec ce trio de personnages dans la websérie Les stagiaires, diffusée en 2015 sur la plateforme de VRAK.TV. Nées de l’imagination de Mélanie Charbonneau et de sa coscénariste, l’écrivaine Geneviève Pettersen, elles prennent désormais la forme de Fabuleuses. Une comédie dramatique d’époque. La nôtre.

Une époque sur laquelle la cinéaste, qui a travaillé 10 ans dans la pub, pose un œil bien plus curieux que critique. 

C’est la mode de dire que la jeune génération n’est que vide et superficielle. De détester les milléniaux. Moi, je n’ai pas envie de les détester. J’ai envie de les connaître.

Mélanie Charbonneau, réalisatrice de Fabuleuses

Connaître ces filles qui doivent évoluer dans un univers fait de paradoxes. Connaître, aussi, ces youtubeuses qui, par leurs confidences du quotidien et leurs conseils de maquillage, réussissent à toucher des milliers de personnes. « Elles tournent des vidéos dans leur chambre. Elles créent leur propre entreprise. Elles prennent le contrôle de leur image. »

Est-ce pour cette raison que dans sa fiction, les garçons sont… un peu cons ? « Ils sont noix ! », s’esclaffe la réalisatrice. S’ils prennent de l’importance, c’est pour mettre en valeur leur amoureuse instagrammeuse. « Avoir un boyfriend, ça augmente mon following », remarquera d’ailleurs l’influenceuse en chef des Fabuleuses. « Longtemps, on a parlé de la femme-objet. Dans ce monde, c’est plutôt l’homme-objet. Le nouveau copain, celui qui devient populaire parce que la fille est une star. »

Et c’est vrai que moult créations féminines brillent dans le film. On y trouve, entre autres, un t-shirt créé par l’artiste visuelle Pony (qui a d’ailleurs participé à la téléréalité Influenceurs). Et on entend une chanson thème composée par Sarahmée. Fête de femmes ? La cinéaste acquiesce : « C’est une célébration. »

Filles d’aujourd’hui

Si certains cinéastes se targuent d’avoir réalisé un « film intemporel », Mélanie Charbonneau, elle, signe un « film de maintenant ». La modernité ? Elle l’embrasse complètement. Non, elle n’a pas « la nostalgie d’un cinéma d’où la technologie était absente. Où l’on s’envoyait des télégrammes ».

Dans son récit, ce sont plutôt des cadeaux que l’on envoie. Aux stars des réseaux sociaux, s’entend. Des sacs à main griffés. Des produits de beauté.

Pour réellement comprendre cette façon de fonctionner, la réalisatrice a été conseillée par des experts de la question. On remarquera d’ailleurs, dans une scène, un étalage de maillots Hoaka Swimwear, la marque d’Elisabeth Rioux, l’influenceuse la plus populaire du Québec, dont le nombre d’abonnés IG atteint le chiffre mirobolant de 1,8 million. « Je trouvais ça très méta de faire des clins d’œil au monde des influenceurs d’ici, s’exclame Mélanie. C’est un monde très fort, très présent. » Un monde dont beaucoup commencent tout juste à mesurer la portée.

Ah. Parlant de « méta », un des clients du café où nous nous trouvons grimpe justement sur une chaise pour poser un café latté en plongée. Comme quoi le plan, c’est important.

Et c’est aussi pourquoi la cinéaste a tant insisté sur les détails. Rien de plus irritant qu’une interface qui semble avoir été créée avec MacPaint. Les codes utilisés par certains youtubeurs ? Elle les a bien étudiés. Reproduits. La vidéo où l’on présente sa meilleure amie, par exemple. Suivie de la vidéo où l’on explique pourquoi ladite amie a été déclassée. 

Les meilleurs influenceurs ont cette sincérité quasiment désarmante. Comment peuvent-ils nous révéler autant de détails sur leur vie ? De choses que je ne serais même pas capable de m’avouer à moi-même ?

Mélanie Charbonneau

La cinéaste avance une hypothèse : « Parce que c’est thérapeutique. À la fois pour ceux qui le font et pour ceux qui regardent. »

Le spectateur verra ainsi à l’écran une étoile du web expliquer sa routine pour camoufler les cernes. Parsemant son monologue rapide de mots clés. Son préféré ? Extra. Et ses dérivés. So extra. Feeling extra. Parce que le franglais est très prisé. No joke.

Sans blague, la réalisatrice précise qu’elle n’a pas voulu offrir de réponses. Parce qu’il n’y en a pas. Et c’est pourquoi, dans Fabuleuses, tout le monde nage dans l’incertitude. Les vedettes. Les relationnistes. Les chefs de marque. Les patrons de presse. Les… Tout le monde. D’où l’importance de décortiquer le phénomène. « On peut tous retourner dans la forêt et se déconnecter. Mais ça n’arrivera pas ! », lance-t-elle. Pourtant, ça fait sourire : la scène où ses héroïnes décrochent des réseaux, c’est précisément quand la nature s’en mêle. L’orage gronde, l’électricité est défaillante, elles se rapprochent, boivent des coups. « C’est la dernière scène que l’on a tournée. En trois prises. C’était magique. Je voulais montrer comment les amitiés naissent. Avec de la confrontation, des flammèches, de la solidarité, de la spontanéité. »

Compassion stylée

La spontanéité, Juliette Gosselin a travaillé super extra (so extra) fort pour la traduire dans ces vidéos YouTube et ces « stories » Instagram qui parsèment Fabuleuses. Car l’influenceuse qu’elle incarne, Clara Diamond de son nom, doit tout gérer. Sans se décomposer, en restant forte. Sa rupture en ligne, son agente excessive, sa solitude.

Difficile de jouer naturellement quelqu’un de si théâtral ? « Vraiment. Surtout que je ne voulais pas faire une caricature. Je voulais que l’on y croie. »

Et c’est le cas. Pour composer son rôle, cette amoureuse de mode qu’est Juliette a notamment compté sur l’œil aiguisé du chef costumier Guillaume Laflamme. À l’origine, son look devait correspondre à celui de la toute-puissante Kim Kardashian. Finalement, elle arbore un style élégant (« Maripier Morin »), portant notamment un trench chic de la marque québécoise Esser Studio ou un pantalon en toile rose d’Acne Studios. Sa Clara si bien vêtue, si composée, semble toutefois (volontairement) gênée, incommodée, lorsqu’elle sort de son décor virtuel contrôlé. 

Autant elle semble avoir une vie parfaite, autant, dès qu’elle n’est plus devant la lentille de son téléphone, elle perd tous ses repères, tous ses moyens. Comme une enfant, presque.

Juliette Gosselin, à propos de son personnage dans Fabuleuses

L’actrice, que l’on a vue, entre autres, dans 1991, de Ricardo Trogi, et la télésérie L’Académie, le dit : ce tournage l’a poussée à se poser des questions. À se mettre des limites. Par exemple ? « Pas le droit de regarder mon cell avant d’avoir bu mon premier café. »

Ainsi préparée, Juliette a plongé. Se sentant « libre comme jamais sur un plateau ». Libre. Heureusement. Car ce rôle, elle le craignait un peu. « Il ne fallait pas que j’y aille à moitié. Sinon, on aurait cru que je me moquais de cet univers. Il fallait que je saute sans avoir peur que les autres trouvent ça niaiseux. »

Le jugement que beaucoup ont par rapport aux influenceurs, elle l’avait donc envers son personnage ? Un peu. « Mais je ne pouvais pas la trouver futile. Il fallait que je trouve ce qui me touchait en elle. Que je l’aime. »

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En salle le 23 août.