Jouant sous la direction de François Ozon pour la troisième fois, Melvil Poupaud incarne dans Grâce à Dieu une ancienne victime d'un prêtre pédophile qui, quelques décennies plus tard, réclame justice auprès de l'Église. Entretien.

Mis à jour le 4 avr. 2019
MARC-ANDRÉ LUSSIER LA PRESSE

Grâce à Dieu évoque de façon précise une affaire désormais célèbre, surtout en France. Lauréat du Grand Prix du jury au festival de Berlin, le plus récent long métrage de François Ozon fait écho à l'affaire Barbarin, cardinal récemment condamné pour non-dénonciation d'agressions sexuelles, dont la démission a été refusée par le pape François. Cette cause est aussi liée directement à l'affaire Preynat, prêtre pédophile déjà mis en examen dont Melvil Poupaud interprète l'une des victimes.

Quand François Ozon lui a parlé de son projet, l'acteur a tout de suite eu confiance, même si, sur papier, quelques sources d'irritation auraient pu surgir.

Contrairement au cinéaste, qui se prononce athée, Melvil Poupaud est assez près de sa foi. Mais au-delà de cette différence entre les deux hommes, il y avait aussi la question de l'approche. Reconnu pour aimer la provocation, qu'il revendique dans des films par moments sulfureux, Ozon aurait pu façonner un film à charge contre l'Église. En se plaçant du côté des victimes, le cinéaste aborde cependant leur drame sur le plan humain et familial, plutôt que sur le plan institutionnel.

« François m'a dit que ce film serait différent des autres, avec un côté plus réaliste, davantage collé à l'actualité, précise Melvil Poupaud au cours d'un entretien accordé à La Presse lors de la Berlinale. J'ai tout de suite senti qu'il avait été touché intimement par les histoires des victimes qu'il a rencontrées, et que sa volonté était de rendre justice à leur combat. Son impatience naturelle a fait place à une sorte d'urgence de porter cette histoire à l'écran. »

Quinze ans après

La première rencontre entre François Ozon et Melvil Poupaud a eu lieu il y a un peu plus de 15 ans. Dans Le temps qui reste, l'acteur campait un jeune photographe condamné par la maladie. Quatre ans plus tard, il se glissait dans la peau d'un toxicomane pour Le refuge.

À 46 ans, il met aujourd'hui son talent au service d'un personnage inspiré du fondateur de La parole libérée, une association où sont regroupées les victimes du prêtre pédophile Bernard Preynat. On parle ici d'environ 85 hommes, agressés à l'époque où ils étaient scouts.

Pour écrire son scénario, le cinéaste a rencontré plusieurs d'entre eux, particulièrement les trois victimes autour desquelles l'histoire du film est construite. Outre Melvil Poupaud, Grâce à Dieu met en vedette Denis Ménochet et Swann Arlaud.

« Je connaissais cette histoire seulement de loin parce que j'avoue que ce genre d'affaire me fait très peur, souligne l'acteur. Même quand est venu le moment de préparer le film, je n'ai pas senti le besoin de trop approfondir les recherches ni de rencontrer l'homme qui a inspiré mon personnage. »

« Dans ce scénario, il y avait déjà tout ce qu'il fallait. Dès la lecture, on savait que l'émotion serait très présente au tournage. C'est d'ailleurs là que j'ai constaté que la pire chose à faire était d'avoir peur d'en parler et de fermer les yeux sur ces problèmes. Au contraire, tout se libère. Le silence protège trop de choses. »

Charge émotionnelle

Melvil Poupaud ne classe quand même pas le rôle d'Alexandre dans Grâce à Dieu parmi les plus difficiles qu'il ait eu à jouer dans sa carrière. D'une part, la complicité avec François Ozon était déjà bien établie, mais il y a aussi qu'avec une histoire pareille, traumatisante au point où des hommes ne l'évoquent que deux ou trois décennies plus tard, l'émotion se pointe d'emblée.

« Notre travail était de prêter nos émotions et d'être en empathie avec les personnages, fait-il remarquer. Je n'ai pas abordé ce rôle différemment des autres. Cela dit, le texte était difficile à apprendre, car il fallait mémoriser des choses explicites et traumatisantes. Pendant le tournage, la charge émotionnelle était très lourde. La plus grande difficulté a été de contenir l'émotion, en fait. Il régnait sur le plateau une gravité et un très grand respect. Nous voulions rendre justice aux personnages, à leur souffrance, à leur combat. »

Soixante-quinze films plus tard

Né d'une mère attachée de presse dans le domaine du cinéma, Melvil Poupaud a entamé sa carrière d'acteur dès l'âge de 10 ans, sous la caméra de Raoul Ruiz, avec qui il tournera souvent. Rapidement, il a décroché plusieurs autres rôles dans le cinéma d'auteur. De Jacques Doillon (La fille de 15 ans) à Arnaud Desplechin (Un conte de Noël) en passant par Éric Rohmer (Conte d'été), les cinéastes le réclamaient. Aujourd'hui, sa filmographie compte plus de 75 productions...

« Si je n'avais pas rencontré Raoul Ruiz, je n'aurais peut-être jamais exercé ce métier, car il ne correspond pas du tout à ma nature profonde, dit-il pourtant. Je n'aime pas me sentir regardé et je ne cherche pas non plus à devenir célèbre. »

« C'est en rencontrant des metteurs en scène exigeants et talentueux que j'ai pu apprendre ce qu'est ce métier. Le temps qui reste a constitué un cap. Et Laurence Anyways, un autre. »

Quand on lui demande ce qu'il retient de sa collaboration avec Xavier Dolan, il évoque une expérience très formatrice. Face à Suzanne Clément, Melvil Poupaud a incarné la « Laurence » du titre, un homme qui, à l'aube de la quarantaine, change de sexe.

« J'ai eu la chance inouïe de rencontrer un cinéaste encore tout jeune et en pleine maîtrise, rappelle-t-il. Mais ce fut très difficile à jouer. Le tournage a été long et il faisait très froid en robe ! Xavier est aussi fort exigeant. Comme il est aussi très bon acteur, il y avait pour moi le défi d'être à son niveau. Je suis heureux de ce film. Encore aujourd'hui, pas un jour ne passe sans que quelqu'un vienne me dire à quel point Laurence Anyways a compté dans sa vie ! »

Grâce à Dieu prendra l'affiche le 5 avril.