L’acteur s’est récemment fait plus rare sur les écrans et n’avait pas touché non plus à la réalisation depuis près d’une vingtaine d’années. Edward Norton propose aujourd’hui Motherless Brooklyn, un film noir ambitieux qu’il a écrit, produit, et dans lequel il tient le rôle principal.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

L’intérêt qu’Edward Norton porte au roman policier de Jonathan Lethem Motherless Brooklyn  (publié sous le titre Les orphelins de Brooklyn en français) ne date pas d’hier. Dès la publication du bouquin en 1999, l’année où il confrontait Brad Pitt dans Fight Club, l’acteur comptait l’adapter pour le grand écran. L’année suivante, Edward Norton s’est d’abord fait la main grâce à Keeping the Faith, son premier long métrage à titre de réalisateur. Cette comédie dramatique, dans laquelle il donnait la réplique à Ben Stiller et Jan Elfman, sera pourtant le seul film dont il signe aussi la réalisation jusqu’à maintenant.

« Cette absence de près de 20 ans au chapitre de la réalisation relève d’un concours de circonstances, explique-t-il au cours d’un entretien accordé à La Presse. J’ai eu la possibilité de jouer de beaux rôles dans des films formidables, et puis, j’ai fondé une famille, bref, il y a la vie. Au début, il ne m’est même pas venu à l’esprit de réaliser Motherless Brooklyn, car j’y voyais d’abord et avant tout un défi phénoménal pour l’acteur que je suis. Autour de moi, on a vu à quel point j’étais investi dans cette histoire et on m’a fait comprendre que je ferais mieux d’en signer la réalisation moi-même. J’ai fini par m’en convaincre ! »

Une transposition

Le personnage principal du roman de Jonathan Lethem est un détective atteint du syndrome de la Tourette, obsédé par l’utilisation du mot juste dans le langage quotidien. Ce dernier est entraîné dans une enquête complexe quand son patron et mentor est assassiné par une organisation criminelle ayant des ramifications dans les plus hautes sphères du pouvoir municipal. L’intrigue du roman est campée à la même époque que sa publication, mais Edward Norton a préféré la transposer dans le New York des années 50. Cette décision a d’évidence entraîné de grands défis sur le plan de la reconstitution historique.

PHOTO TIZIANA FABI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Edward Norton a présenté son film Motherless Brooklyn au festival de Rome la semaine dernière.

Je suis très fier de ce que nous avons fait, compte tenu du budget dont nous disposions. Vingt-six millions de dollars pour un film comme celui-là, c’est très modeste.

Edward Norton

Celui qui fut cité aux Oscars en 2015 grâce à sa performance dans Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignorance) poursuit : « Tout le monde s’est investi et je suis encore renversé par ce qu’ont pu faire tous ceux qui étaient impliqués dans ce projet sur le plan artistique. Ma principale préoccupation se situait au niveau de la vision esthétique, que je souhaitais cohérente d’un bout à l’autre. Jouer et réaliser constituait aussi un énorme défi. En fait, je me suis fié à mes partenaires de jeu à ce chapitre. D’une certaine façon, ce sont eux qui m’ont dirigé ! »

Une pertinence à notre époque

Sur ce plan, Edward Norton a su attirer des acteurs accomplis. Parmi lesquels Bruce Willis, Gugu Mbatha-Raw, Willem Dafoe, Alec Baldwin.

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS PICTURES

Bruce Willis et Edward Norton dans Motherless Brooklyn

Ce dernier incarne d’ailleurs un personnage directement inspiré de l’urbaniste et politicien Robert Moses, qui, pendant quelques décennies, a transformé la ville de New York en embourgeoisant certains quartiers, souvent au détriment de la population afro-américaine. Alec Baldwin incarnant aussi le présent locataire de la Maison-Blanche de façon récurrente à l’émission satirique Saturday Night Live, il est aussi possible de tracer un certain parallèle avec l’époque actuelle.

« J’ai fini l’écriture du scénario en 2012, précise Edward Norton. À mes yeux, le récit est davantage centré sur l’humain plutôt que sur la politique. Mais il est indéniable qu’après l’élection de 2016, cette histoire a aussi pris une dimension supplémentaire. Quand Toby Emmerich a pris la tête du studio Warner Bros., il m’a tout de suite téléphoné pour me dire à quel point il était important de faire ce film maintenant parce qu’il y voyait une nouvelle pertinence. Ces circonstances ont injecté une espèce de nouvelle vitalité au projet. »

L’une des intentions principales du réalisateur était aussi d’offrir un film destiné à un public plus mûr, désormais plus délaissé par les grands studios. Motherless Brooklyn est un film noir dont le style rappelle les grands classiques du genre. Depuis son lancement au festival de Toronto, on dit souvent de ce long métrage qu’il se situe dans la lignée de films comme Chinatown et L.A. Confidential.

« Je ne sais vraiment pas si mon film peut être à cette hauteur, mais je crois que ces deux longs métrages ont en commun leur style, de même qu’un souci d’authenticité. Et puis, autant pour l’un que pour l’autre, le récit est construit de telle sorte que le spectateur est fasciné par ce qu’il voit, sans obligatoirement comprendre tout ce qui se passe. Personne ne peut raconter vraiment l’histoire de ces œuvres en deux phrases. Or, tout ce qu’on y raconte est crédible et on en retient un feeling incroyable, à la fois mature et sexy. »

Une nature atypique

Edward Norton reconnaît d’ailleurs la nature un peu atypique de Motherless Brooklyn dans l’offre contemporaine des grands studios.

« C’est probablement ce dont je suis le plus fier, dit-il. Il est incroyable de constater à quel point un film destiné à un public adulte fait peur aujourd’hui. Motherless Brooklyn évoque les dangers liés à l’appauvrissement, dans une société où la construction d’une route est encore considérée comme un gage de progrès. J’ai choisi de faire ce film à l’intérieur du circuit traditionnel de distribution — je l’assume —, mais l’arrivée de nouveaux modèles amène aussi d’incroyables occasions pour les créateurs. Cela m’enthousiasme au plus haut point. Sur le plan de la création, notre époque est très riche, car les voix diverses ont l’occasion de se faire entendre. »

Motherless Brooklyn (Les ombres de Brooklyn en version française) prend l’affiche demain.