Épris de culture russe, Ralph Fiennes porte à l’écran la vie de Rudolf Noureev dans ses années de jeunesse. Au début des années 60, le danseur étoile russe a fait défection de l’Union soviétique dans des circonstances dramatiques, pour mieux s’exprimer en tant qu’artiste. Pour son troisième long métrage à titre de réalisateur, l’acteur britannique n’a fait aucun compromis.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Ralph Fiennes affirme avoir vécu une catharsis à la fin des années 90. À l’époque, il a été invité à jouer en Russie la pièce Ivanov, d’Anton Tchekhov, et il s’est immédiatement découvert de belles affinités avec ce pays, notamment sur le plan culturel.

« C’était ma première visite là-bas et j’ai rencontré des gens avec qui j’ai pu nouer un lien très fort, confie l’acteur au cours d’un entretien accordé à La Presse. Les Russes parlent de l’art et de la vie de façon bien différente de la nôtre. Ils sont complètement investis et ils apprécient la valeur des arts en général, que ce soit la littérature, la peinture, la danse ou autre chose. Leur tradition théâtrale est aussi très forte. J’ai alors suivi des cours de russe. Je suis toutefois bien conscient des problèmes auxquels le pays fait face et je ne veux surtout pas l’idéaliser non plus. »

C’est à la faveur du tournage de Two Women, adaptation cinématographique d’une pièce de Tourgueniev qu’a réalisée Vera Glagoleva en 2014, que l’étincelle s’est produite dans l’esprit de Ralph Fiennes à propos de Rudolf Noureev. Ce nouveau séjour dans la patrie de Tolstoï l’a poussé à mettre en chantier son projet de film.

« J’avais l’idée de ce film sur Noureev depuis un bon moment, depuis que j’avais lu le premier chapitre de la biographie écrite par Julie Kavanagh, à vrai dire. C’était il y a une vingtaine d’années. Julie m’avait fait parvenir le manuscrit avant même sa publication, dans l’espoir que je le donne à lire à Anthony Minghella [réalisateur de The English Patient], m’a-t-elle dit plus tard. Je ne l’ai jamais fait. Mais je me souviens de m’être dit en lisant ce chapitre : “Putain, quelle histoire incroyable, quand même !” »

Un épisode très précis

PHOTO FOURNIE PAR MÉTROPOLE FILMS

The White Crow est le troisième long métrage de Ralph Fiennes à titre de réalisateur.

Rudolph Noureev, icône de la danse, fut en effet le premier artiste russe renommé à « passer à l’Ouest ». En 1961, alors qu’il devait rentrer à Moscou après une tournée du Kirov à Paris (les autres danseurs de la troupe s’en allaient pourtant à Londres), le jeune homme, âgé de 23 ans, a trompé les agents du KGB qui l’accompagnaient et a demandé l’asile politique auprès des autorités françaises, laissant toute son « ancienne » vie derrière lui. Noureev est mort du sida 32 ans plus tard, mais Fiennes a sciemment choisi de raconter les années de jeunesse du danseur. Il a d’ailleurs fait appel au célèbre dramaturge David Hare (The Hours) pour écrire le scénario.

« Je ne voulais pas faire un film biographique traditionnel et je savais que David [Hare] pouvait bien traduire cette histoire, avec tous ses aspects. Noureev était un artiste qui avait sa propre individualité, un immense ego, et une détermination de fer. »

« Ces traits de personnalité ont fait naître chez les autorités soviétiques une volonté de le contrôler encore plus, Noureev étant le produit de l’école soviétique de ballet. L’État l’a éduqué, l’a formé auprès des meilleurs du monde, dont Alexandre Pouchkine, qui l’a pris sous son aile. »

Le respect des langues

Tourné principalement en Serbie, avec des extérieurs filmés à Paris et à Saint-Pétersbourg, The White Crow a la particularité de respecter les langues d’origine des personnages. Ralph Fiennes reconnaît que cette approche est plus rare dans le cinéma anglo-saxon, mais il estime qu’il serait probablement malvenu de faire autrement. Dans le rôle du professeur de danse Pouchkine, il joue d’ailleurs lui-même en russe.

« Je crois qu’il devient de plus en plus difficile de faire parler des acteurs anglo-saxons en anglais pour jouer des personnages d’autres origines, fait valoir le cinéaste. Cela dit, je l’ai fait moi-même dans les années 90. J’ai adoré le tournage de Sunshine en Hongrie, sous la direction d’István Szabó, mais nous étions tous des acteurs anglophones à jouer des personnages hongrois dans la langue de Shakespeare. Et puis, Schindler’s List est un grand film, bien sûr, mais nous devions jouer en anglais avec des accents allemands ou autrichiens. C’était bien accepté à l’époque, mais 25 ans plus tard, je crois qu’il y a lieu de remettre en question cette convention. Il y a tellement d’acteurs remarquables dans le monde. Mon éducation cinématographique s’est faite grâce à des films étrangers sous-titrés. J’aime entendre les langues originales. »

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Mar Sodupe et Oleg Ivenko dans The White Crow

Oleg Ivenko, un parfait inconnu

N’étant pas un spécialiste de la danse classique, Ralph Fiennes s’est entouré de gens qui pouvaient bien le guider afin que les scènes de ballet soient justes et bien filmées. Il a aussi eu la tâche de trouver « son » Noureev. Ce dernier s’est présenté sous les traits d’Oleg Ivenko, un parfait inconnu.

« Il me fallait avant tout un danseur qui puisse jouer, mais il fallait le trouver ! Nous avons organisé des auditions dans le monde du ballet russe, et Oleg est apparu sur notre écran radar assez rapidement. Quand j’ai vu les images, j’ai éprouvé un sentiment très fort, lequel s’est confirmé par la suite dans les ateliers que j’ai faits avec lui. »

« Évidemment, choisir un parfait inconnu n’était pas idéal auprès des bailleurs de fonds, mais j’étais assez certain de mon choix, d’autant qu’il fallait que le visage du jeune homme puisse évoquer quelque chose de Noureev. Oleg a cela aussi, sans être un sosie. On ne peut pas construire un film autour de quelqu’un d’aussi beau que Noureev sans un acteur qui dégage un peu le même magnétisme.

« Bien sûr, j’ai dû le pousser un peu sur le plan du jeu et cela n’a pas toujours été facile, notamment pour lui faire reprendre des scènes sous d’autres angles. Mais Oleg est à la fois instinctif et intelligent. Il sait aussi qu’une carrière au cinéma peut être très fragile. Un autre rôle intéressant pourrait sans doute s’offrir à lui, mais Oleg est un danseur avant tout et il n’abandonnera pas cette carrière. »

The White Crow (Noureev en version française) prendra l’affiche le 17 mai.