Le nouvel opus de David Fincher fait partie de ces films admirables à tous points de vue, qui tiennent pourtant le spectateur un peu à distance. On peut aussi présumer que Mank fait partie de ces longs métrages qui, à l’instar de Roma, le remarquable film qu’Alfonso Cuarón nous a offert il y a deux ans, doivent idéalement être vus sur grand écran afin que leur nature immersive puisse être vraiment appréciée. Ce privilège ne nous est évidemment pas accessible en ce moment.

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Gary Oldman et Amanda Seyfried dans Mank

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Qu’à cela ne tienne, on aurait tort de bouder notre plaisir de cinéphile. Le réalisateur de Zodiac et The Social Network, qui n’avait rien tourné pour le cinéma depuis Gone Girl, nous offre ici une matière très riche, dont l’écho atteint directement notre époque, malgré le caractère historique d’un scénario écrit par son père, Jack Fisher, il y a une trentaine d’années.

En s’intéressant au scénariste de Citizen Kane, Herman J. Mankiewicz, plutôt qu’à son réalisateur, Orson Welles, le récit de Mank (diminutif de Mankiewicz) explore le milieu hollywoodien des années 1930 et du début des années 1940 sous un autre angle. Il révèle ainsi à quel point celui qui, pressé d’écrire un scénario en peu de temps, a nourri de ses observations personnelles un film considéré pendant longtemps comme le meilleur de l’histoire du cinéma.

À cet égard, les Fincher père et fils ont clairement choisi leur camp dans le débat qu’a lancé la critique Pauline Kael lors du 30e anniversaire du grand classique d’Orson Welles. Ce dernier, interprété par Tom Burke, est pratiquement relégué ici à un rôle secondaire, même si la présence du jeune loup de 24 ans, à qui le studio RKO avait donné entière liberté pour la réalisation de son premier long métrage, tant sur le plan du sujet que dans le choix de ses collaborateurs, est constante dans les esprits.

À la manière de l’époque

Tourné en noir et blanc à la manière des films de l’époque, Mank commence avec une scène où Herman Mankiewicz (Gary Oldman) se fait conduire en voiture dans un ranch situé à près de deux heures de route de Los Angeles, où il sera confiné pendant 90 jours pour accoucher d’un scénario qui, à terme, aura pour titre Citizen Kane. Mis sur les lignes de côté par le milieu, notamment à cause de son alcoolisme, le scénariste, que rien ne prédisposait à être choisi par Welles, et encore moins à pondre un chef-d’œuvre, voit constamment sa marge de manœuvre temporelle rétrécir comme peau de chagrin, face aux exigences du cinéaste.

Ponctué de nombreux retours en arrière, Mank décrit comment Mankiewicz s’est directement inspiré du magnat Randolph William Hearst (Charles Dance) pour dessiner son Kane, comme lui a aussi servi de modèle l’actrice Marion Davies (Amanda Seyfried), la maîtresse de Hearst, avec qui Mank s’est lié d’amitié. Fincher nous fait visiter les coulisses du cinéma des années 1930, décennie marquée par la Grande Dépression en Amérique et la montée du nazisme en Allemagne, en croisant les pointures de cette ère, notamment Louis B. Mayer (Arliss Howard), de même que le jeune frère de Herman, Joseph (Tom Pelphrey), qui commence alors à se faire un nom.

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Affiche de Mank, un film de David Fincher

La distribution d’ensemble est d’évidence impeccable, et la réalisation ne laisse rien au hasard, ce qui, dans le cas d’un perfectionniste comme David Fincher, ne surprendra personne. Mais l’approche du cinéaste laisse quand même un peu froid.

Rappelons qu’en 1942, le seul Oscar que Citizen Kane, cité neuf fois, a obtenu est celui du meilleur scénario original. Que Mankiewicz et Welles se sont partagé...

Mank est offert sur Netflix.

★★★½

Drame. Mank. David Fincher. Avec Gary Oldman, Lily Collins, Amanda Seyfried. 2 h 11.