Sans crier gare, le plus récent opus de Hirokazu Kore-eda, dont le précédent film, Une affaire de famille, avait obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes, a fait son apparition parmi les nouveautés offertes par iTunes et Apple TV.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Curieux destin pour un long métrage qui, en plus d’avoir ouvert la Mostra de Venise l’an dernier, marque la toute première rencontre au sommet de deux actrices emblématiques du cinéma français : Catherine Deneuve et Juliette Binoche. La vérité est aussi le premier film que le célèbre cinéaste japonais tourne à l’étranger, dans une langue qui, de surcroît, lui est tout aussi étrangère.

À l’arrivée, un constat s’impose. La vérité réjouira assurément les admirateurs de Catherine Deneuve, qui retrouveront ici l’actrice dans un rôle tout à fait jouissif. Cette comédie dramatique, parfois très drôle, pourra en revanche décevoir un peu ceux qui apprécient le cinéma de Kore-eda, habituellement d’une tonalité plus grave. On reconnaît pourtant la touche du cinéaste à cette espèce de pudeur dans l’illustration des sentiments, tout autant que dans cette recherche de vérité, poussant parfois les personnages dans leurs derniers retranchements.

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Catherine Deneuve, Ethan Hawke et Juliette Binoche dans La vérité, film de Hirokazu Kore-eda

Fabienne Dangeville (Catherine Deneuve) est une icône du cinéma. Quand on la rencontre, celle qui a tout vu est en train d’enfariner un journaliste venu l’interviewer (le cauchemar !) quand ce dernier, le pauvre, commence à s’appuyer sur des questions banales desquelles aucun cliché ne nous est épargné. Déjà, la fusion Fabienne/Catherine ne peut que prendre forme dans notre esprit de spectateur. Deneuve joue à fond la carte de l’autodérision et se délecte visiblement de pouvoir jouer de son image de cette façon. D’une mauvaise foi olympienne, Fabienne, à qui tous répondent aux moindres caprices, est une femme entièrement centrée sur elle-même, qui n’a d’autre ambition que d’entretenir son statut, même si les années n’en finissent plus de passer.

Il se trouve que l’actrice publie enfin le livre de sa vie, dans lequel elle se raconte de la seule manière qu’elle connaisse : en recourant à la fiction et en mentant effrontément, notamment à propos de sa vie de famille. C’est du moins ce que pense sa fille Lumir (Juliette Binoche), venue expressément de New York, où elle habite depuis longtemps avec son mari (Ethan Hawke dans le rôle d’un « mauvais » acteur) et leur fillette, à l’occasion de la sortie du bouquin. D’évidence, Lumir, une scénariste de profession, ne partage pas du tout les mêmes souvenirs que sa mère. Du moins, pas ceux que cette dernière raconte dans ce livre où elle se donne évidemment toujours le beau rôle.

Relation mère et fille compliquée

Le récit se déploie ainsi sur deux axes. Il y a, d’un côté, une relation mère-fille compliquée, encore nourrie de ressentiment, et, de l’autre, la relation d’une actrice avec son art. Fabienne tourne d’ailleurs en ce moment un film de science-fiction où elle joue la fille d’une femme restée éternellement jeune. Lumir lui servira d’assistante personnelle.

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La vérité

La vérité n’évite pas les flottements, notamment dans la partie du tournage du film, mais nous offre néanmoins un festival Deneuve à lui seul. Chaque regard, chaque moue discrète, chaque réplique assassine évoque le destin d’une femme qui ne peut jamais faire abstraction de sa propre légende, terrifiée à l’idée de ressentir une émotion véritable. La présence de l’icône est si forte que, face à elle, les autres personnages paraissent un peu pâles. Comme toujours, Juliette Binoche est impeccable.

En filmant cette histoire française dans le bel automne parisien, Hirokazu Kore-eda prouve à quel point la modulation des sentiments humains est universelle.

La vérité est offert sur iTunes et Apple TV.

★★★½

La vérité. Comédie dramatique de Hirokazu Kore-eda. Avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke. 1 h 48.